Petite encyclopédie de mes lectures

19 février 2017

LE JOURNAL - SANDY DANS LA SCIERIE - Episode 1

          Sandy se souvenait très précisément du jour où tout avait commencé. Un petit sifflement persistant dans l’oreille gauche, un pshshshshshsh, ou plutôt un fuuuuuuuuu, ou quelque chose entre les deux. En fin d’après-midi, elle s’était tournée vers sa collègue :

          - Ça te fait ça aussi ? J’ai un sifflement dans l’oreille depuis ce matin, c’est bizarre.

          - Oui, par intermittence. Mais ça ne dure que quelques secondes.

          - Moi, c’est tout le temps…

          Sandy était rentrée chez elle, sans que le drôle de bruit ne cesse un seul instant. Obnubilant, agaçant. Elle avait eu du mal à s’endormir mais elle était persuadée que tout aurait disparu le lendemain matin, après une nuit de sommeil réparateur. Pas du tout. Elle avait rêvé qu’elle était dans une usine et elle se réveilla avec le même sifflement que la veille et la tête tout endolorie. Elle retourna à son travail et remit le casque sur ses oreilles.

Elle était loin de se douter qu’un très long cauchemar venait de commencer et que, dix ans plus tard, l’obsédant compagnon serait toujours là, au quotidien, tout le temps, sans une seule seconde de répit, jamais. Pour le moment, le casque sur la tête, elle ne savait même pas mettre un nom sur cette étrange chose qui lui arrivait.

          A quarante-six ans, Sandy avait eu bien du mal à trouver ce job. Autrefois assistante commerciale trilingue, après des CDD ; de l’intérim, un CDI et un premier licenciement économique, un autre CDI et un second plan social, elle tombait chaque fois un peu plus bas sur l’échelle, car on la considérait toujours comme une débutante puisqu’elle n’avait pas d’expérience « dans notre activité ». Comme si être assistante dans l’assurance par exemple n’avait aucun rapport avec un poste d’assistante dans la banque ou dans la vente de textile. Pour cette troisième période de chômage, ce fut terrible. Il n’y avait même pas d’annonces. Son métier de base – secrétaire – n’existait plus. La faute aux ordinateurs, qui avaient considérablement diminué les tâches à accomplir, quand ils ne les avaient pas carrément supprimées. Le métier avait alors beaucoup évolué. Quand elle était jeune, son BTS lui ouvrait toutes les portes. Aujourd’hui, il les fermait. « Un BTS ? Ça ne vaut plus rien sur le marché… » entendait-on souvent. L’arrivée des ordinateurs avait remis les compteurs à zéro. Ils facilitaient, voire supprimaient toutes les tâches d’autrefois : sténo, dactylographie, envois de fax, tableaux, calculs, statistiques…La « secrétaire » avait disparu au profit de « l’assistante » supposée avoir des missions plus nobles. De plus en plus nobles. Désormais, il était recommandé d’avoir un BAC + 5 ; car personne n’avait plus besoin de simples secrétaires, mais de collaboratrices capables de gérer des dossiers seules et par conséquent on exigeait d’elle des connaissances très pointues dans divers domaines. Bien des filles comme Sandy étaient capables de suivre des affaires seules, elles avaient appris sur le tas… mais les employeurs refusaient cet argument et voulaient au minimum des licences, des masters, et la pratique des nouveaux logiciels qui sortaient, toujours plus sophistiqués. Quant aux langues étrangères qui avaient été un temps l’atout principal de Sandy pour se démarquer de la concurrence, elles ne lui servaient plus à rien : on demandait maintenant des filles natives du pays étranger, ou ayant au minimum une maîtrise et de nombreux voyages ou stages à l’international à son actif. Que restait-il ? Pas grand-chose. Voire rien du tout.  

Comme ni l’ANPE (aujourd’hui on dit Pôle Emploi), ni les journaux, ni Internet ne présentaient d’annonces, Sandy envoyait des CV partout. Plus de 500. Et aucune réponse. Aucune. Même lorsqu’elle répondait à une offre – rarissime – où il lui semblait pourtant avoir le bon profil. Car, outre l’informatique mangeuse d’emploi, il y avait un autre problème : on n’aimait pas les vieux. Sandy n’en avait pas pris réellement conscience ou refusait d’y croire. Quarante-six ans… tout de même, elle avait normalement de belles années devant elle, non ? Et le gouvernement qui parlait de reculer la retraite encore et encore. Sandy continuait naïvement de croire que l’âge n’était pas un handicap et qu’elle finirait bien par trouver un job. Il fallait être un peu plus patiente, voilà tout. Mais bientôt ses Assedic allaient s’arrêter… l’angoisse pointait et elle culpabilisait. Surtout avec tous ces gens qui vous martèlent avec cruauté, et une grande ignorance de la situation : « Quand on veut vraiment, on trouve… »

          Jusqu’à ce jour – béni ou maudit, maudit plutôt – où un recruteur l’appela, suite à un CV envoyé à la demande de l’ANPE, pour une société qui souhaitait rester anonyme. Encore une bizarrerie de l’époque. C’était courant. On exigeait de vous de présenter un super argumentaire expliquant pourquoi vous étiez la personne qu’ils recherchaient… alors que vous ne saviez même pas l’activité ou la grandeur de l’entreprise ! Celle-ci cherchait une assistante commerciale. Pas de langues, mais tant pis. Quand pouvait-elle venir pour un entretien ? Tout de suite !

          Elle se présenta et fut reçue par Madame Dubois, épouse et collaboratrice du directeur. Il s’agissait d’une petite entreprise qui vendait des pièces détachées pour camions.

          - Asseyez-vous, je vous en prie. Voilà. Votre CV nous intéresse. Je ne vous cache pas que quand je l’ai reçu, je l’ai mis direct à la poubelle.

          Sandy ne put s’empêcher d’avoir une petite moue de surprise, d’autant que son interlocutrice racontait l’anecdote avec un large sourire, comme si la chose était terriblement amusante.

          - A cause de votre âge… précisa-t-elle, voyant que Sandy semblait étonnée. On ne veut pas de personnes de plus de 30/35 ans. Après, les gens sont moins motivés, ils attendent la retraite. J’ai jeté votre courrier, donc. Mais les autres candidatures reçues étaient pour le moins médiocres, hélas. J’ai donc cherché dans ma corbeille car je me souvenais de la vôtre. Expérience, bonne présentation. En plus… j’avoue que vous ne faîtes pas votre âge, précisa Madame Dubois en riant.

          Sandy ne savait pas trop si elle devait sourire ou pas. C’était un compliment… mais était-ce vraiment drôle ?

          - Nous sommes une petite structure, reprit sa future patronne. Nous avons trois assistantes, l’une vient de démissionner. Bébé, congé parental. Et elle m’a laissé entendre qu’elle ne reviendrait probablement pas car elle compte mettre le deuxième en route. Bref. Nos assistantes sont réparties par secteurs géographiques, un tiers de la France chacune. Vous aurez à faire du suivi clientèle sur l’existant. Annoncer nos promotions, prendre les commandes, surveiller les expéditions et les livraisons avec le magasin, répondre aux questions sur notre marchandise, régler les petits litiges, faire des stats sur votre secteur…

- De la prospection ? demanda Sandy (elle détestait la prospection).

- Non, mon mari et moi nous en chargeons. Le salaire, c’est le Smic, mais vous aurez de belles primes commerciales en fonction de votre secteur et en fonction de l’activité générale de l’entreprise. Vous voyez le topo ?

          - Parfaitement. C’est tout à fait ce que j’ai pu faire chez mes précédents employeurs…

          Et là, Sandy commença à se vendre, comme on dit si joliment. Raconter les missions particulières qu’elle avait remplies, expliquer ses préférences, ses atouts, trouver des arguments à toute vitesse pour expliquer à quel point elle était passionnée par les pièces détachées de camion… Et Madame Dubois se dit enchantée de l’entretien.

          -Je vois avec mon mari et on vous appelle la semaine prochaine.

          Sandy sortit légère comme une plume ! La terreur de l’inactivité se trouvait désormais derrière elle ! Elle allait enfin pouvoir à nouveau contribuer de façon équitable aux revenus du ménage et envisager l’avenir de façon sereine. Non qu’elle fût très passionnée par son job, imposé par ses parents il y avait bien longtemps. Mais il faut bien faire quelque chose, non ? Et surtout gagner sa vie. Son mari se montra enthousiaste, mais elle ne prévint pas encore ses enfants et ses vieux parents, pour ne pas communiquer de fausses joies à tout le monde. Madame Dubois rappela trois jours plus tard : c’était OK. Ce soir-là chez Sandy, on déboucha le Champagne ! Elle était la preuve vivante qu’on n’était pas mort à quarante-six ans. Ouf !

          Elle débuta le lundi suivant, fit la connaissance de ses collègues, la trentaine, qui avaient l’air fort sympathiques, de Monsieur Dubois, et des deux magasiniers. On lui fait visiter le hangar, avec toutes les marchandises, et on lui donna le catalogue général des pièces :

          - Commencez par apprendre ça par cœur ! Et n’hésitez pas à poser des questions. On vous laisse deux jours studieux et ensuite on vous lâche dans le grand bain. Votre secteur est le sud-est, en gros de Reims jusqu’à Marseille et Nice. Mathilde s’occupe du nord et de la région parisienne, Isabelle de tout l’ouest et du Massif central.

          Le lendemain, un monsieur était là, devant la porte, en même temps qu’elle, alors qu’elle arrivait. Elle pensa qu’il s’agissait d’un client, le salua et lui demanda si elle pouvait l’aider. Il rit :

          - Pas pour l’instant ! Je suis le patron !

          Sandy crut avoir fait une gaffe. C’était quoi cette histoire ? Le patron, c’était Monsieur Dubois, non ? Elle interrogea ses collègues discrètement.

          - Comment ? Ils ne t’ont rien dit ? Oh les gros nuls ! En fait, les Dubois ont vendu la boîte. Celui que tu as vu, c’est Monsieur Bricotier, le repreneur.

          - Ah. Mais ça ne change rien au niveau de nos postes ?

          - Il nous a juré que non… Mais je ne le sens pas franc du collier. Je crois qu’on en saura plus quand les Dubois auront définitivement quitté l’entreprise. Dans un mois.

          Sandy trouva fort cavalier cette façon de faire. Les Dubois auraient pu la prévenir. Cela n’aurait sans doute rien changé à l’affaire, mais c’était plus poli tout simplement. Mais si ce Monsieur Bricotier respectait le contrat qu’on devait lui faire signer, après tout, ne connaissant encore ni les uns ni les autres, cela n’avait aucune importance. Elle occupa ses deux premiers jours à étudier les pièces détachées et à aller les voir dans le magasin, où l’employé répondait à toutes ses questions. Pas folichon comme produit, ça ne la faisait pas vraiment rêver de vendre du pare-chocs, des cylindres de frein, des amortisseurs… Mais l’essentiel était d’avoir un job et à partir du lendemain, elle allait pouvoir entrer dans le vif du sujet : commencer à se présenter à ses clients, prendre des commandes… Ce serait d’autant plus intéressant qu’en connaissant mieux les pièces, au fur et à mesure, elle pourrait être de bon conseil. Du moins elle essaierait. Elle n’aimait pas le commercial, elle y était tombée un peu par hasard, au fil des emplois trouvés ; et, dans ce pays, quand vous avez une étiquette sur la tête, plus personne ensuite ne veut la décoller. Un jour, elle avait été recrutée dans un service commercial, alors qu’elle n’y faisait que de l’administratif mais la mention sur son bulletin de paie étant « secrétaire commerciale », plus aucun employeur ne l’avait imaginée à un autre poste. Les patrons étaient bizarres. Pourtant, timide et réservée, le contact avec la clientèle la paralysait et elle devait gérer une énorme quantité de stress pour être à la hauteur de son job et de ses collègues. Sa mission était de « vendre » et pourtant, elle ne savait pas le faire ; vendre pour vendre, non. Par contre, chouchouter les clients, ça elle aimait bien et elle sauvait les apparences par sa gentillesse et sa loyauté envers eux. On appréciait son sérieux et sa rapidité d’intervention à tous les niveaux.

          Le reste de la semaine, elle put ainsi appeler plusieurs entreprises, dire qu’elle était la nouvelle assistante du secteur, leur demander si elles n’avaient besoin de rien, leur annoncer les futures promotions de printemps. Elle reçut partout un bon accueil et ses collègues lui dirent même :

          - Tu te débrouilles vachement bien ! Ça se voit que tu as de l’expérience !

          - Je ne suis pas une vraie commerciale, je n’aime pas démarcher. Mais quand la clientèle existe déjà, en général je sais la conserver. Heureusement qu’on ne fait pas de prospection ici, j’aurais été très très embêtée…

          Hélas, dès le lundi matin, Monsieur Bricotier réunit les trois femmes et leur montra la collection d’annuaires derrière lui : tous les départements de France.

          - On va faire deux journées commando. Deux jours à fond rien qu’en télémarketing.

          Le cœur de Sandy se glaça.

          - Comment ça, s’exclama Mathilde. On n’a jamais fait ça ici ! Ce n’est pas notre travail. Vous nous aviez dit que vous ne changeriez pas notre travail !

          - Ce ne sont que deux journées ! On va voir ce que ça donne. Si vous décrochez des commandes ou au minimum des contacts positifs, des gens qui veulent notre catalogue, je vous accorderai une petite prime. Si ça ne marche pas, j’embaucherai peut-être un commercial 100 % ; je ne sais pas encore. On fait un essai.

          - C’est quoi du télémarketing ? osa Isabelle.

          Bricotier lui lança un regard noir :

          - Excusez-moi, Madame, mais il est bien écrit assistante commerciale sur votre bulletin de paie ? Et vous ne savez pas ce qu’est le marketing téléphonique ?

          - Ben si… Mais ce sont les commerciaux de terrain ou les chefs de vente qui font ça, pas les assistantes…

          - Et bien ce sera l’occasion. Ça fait partie du job d’une assistante commerciale moderne. Prenez les annuaires correspondant à vos régions et appelez toutes les boîtes de transport qui ne sont pas clientes chez nous. Et vous me faites une petite fiche sur chaque appel.

          Dépitées, elles retournèrent à leur poste de travail. Sandy tremblait d’émotion. Elle détestait ça ! Si on lui avait dit que son travail serait celui-là, elle aurait probablement refusé le poste. Pas par caprice, mais parce qu’elle ne se sentait absolument pas apte. Ceci dit, ce n’était que pour deux jours. S’il voyait qu’elles étaient nulles, il comprendrait peut-être qu’il valait mieux effectivement recruter un vrai commercial, ou bien faire la prospection lui-même !

          Il leur distribua des feuilles à remplir : coordonnées de l’entreprise, nombre de camions, marque, type, et résumé de la conversation.

          Elles commencèrent à appeler. Il y avait les téléphones qui sonnaient dans le vide. Personne. Fermée ? Dépôt de bilan ? Fiche. Ou des faux numéros. Vérifier, chercher, recommencer. Ou des répondeurs. Ça remplissait déjà quelques fiches… avec zéro information. Si l’appel aboutissait, les réjouissances commençaient. Première épreuve : présenter l’entreprise avant qu’on ne vous raccroche au nez. Deuxième épreuve : réussir à avoir le responsable des achats. Rien que ça… et 80 % des clients potentiels disparaissaient. Ensuite, si on arrivait à placer un envoi de catalogue, oups, c’était un bon point… Une commande ? Qui pouvait croire que du démarchage téléphonique, chez des gens déjà ultra saturés de propositions commerciales, allait s’avérer réellement productif ?

          Ne pas avoir peur, ne pas bafouiller, être persuasive… Sandy se sentait vraiment très mal. Au moins se sentait-elle un peu consolée en voyant que ses deux collègues semblaient ramer autant qu’elle. Bricotier allait vite saisir qu’elles n’étaient pas les reines de la situation et oublier son projet.

          A l’issue des deux jours, il fut effectivement très très déçu. Voire quelque peu fâché.

          - Aucune commande ? Mais vous avez appris où votre métier ?

          - Nous ne sommes pas commerciales !

          - C’est clair. Laissons tomber. Je vais vous préparer un argumentaire puisque vous en êtes incapables. On remettra ça plus tard.

          Les filles se regardèrent, puis discutèrent entre elles :

          - Il veut recommencer, on dirait ! Il veut changer le contenu de notre poste de travail !

          - Mais il ne peut pas. On n’a pas signé pour ça. Et il nous a promis.

          - Il peut faire ce qu’il veut… soupira Sandy, consternée. Elle était l’aînée, celle qui avait le plus d’expérience et elle savait que leurs contrats étaient bien trop vagues pour prétendre lui mettre sous le nez et contester.

          - Si c’est ça, moi je me casse, dit Isabelle.

          - Ca va être l’enfer… murmura Mathilde, dont le mari était au chômage et qui savait donc qu’elle ne pouvait pas démissionner sans être sûre d’avoir un autre job ailleurs. Mais comment se rendre à des entretiens quand on a déjà un travail ?

          Bricotier ne parla plus de prospection tant que les Dubois furent encore là. Puis, alors qu’il était désormais le seul à la tête de l’entreprise il convoqua de nouveau ses assistantes.

          - J’ai bien analysé la situation. Votre fonction ne sert à rien. Les deux magasiniers peuvent prendre les commandes et les gérer directement. Le problème de cette entreprise, c’est que le chiffre d’affaires n’augmente pas, parce que le nombre de clients n’augmente pas. Nous avons un important travail commercial à faire, et c’est vous qui allez le faire. Pour les petites boîtes, je vous laisse entièrement le champ libre. Pour les plus grosses, à partir de vingt camions, vous vous contenterez de me décrocher un rendez-vous et j’irai négocier sur place des tarifs adaptés.

          - Mais… commença Isabelle…

          - Je sais, je sais. Vous allez me dire que ce n’est pas votre boulot. Je vous ai préparé tout un schéma : présentation de notre entreprise, questions, solutions, argumentation. C’est très simple, vous n’avez qu’à le suivre et nous allons casser la baraque.

          Contrairement à l’enthousiasme qu’il pensait découvrir, il eut en face de lui trois visages fermés.

          - Je ne sais pas faire ça ! affirma Mathilde. Et je ne veux pas faire ça. Passer sa journée à appeler des gens au téléphone, c’est inintéressant. Et c’est dévalorisant par rapport aux responsabilités que nous avions avant. Ce n’est pas du boulot d’assistante, c’est du démarchage.

          - Le démarchage est un acte commercial, Madame.

          - Mais ce n’est pas dans notre contrat !

          - Les voici, vos contrats, je savais que vous m’en parleriez. Votre mission n’est décrite nulle part. C’est donc moi qui décide ce que je mets dedans.

          - Mais quel intérêt aurez-vous à avoir trois assistantes – les filles je parle pour vous mais je sais que vous êtes d’accord – trois assistantes qui ne sont pas douées pour ce genre d’exercice et qui détestent ça.

          - Si vous n’aimez pas votre job, il faut le quitter, je ne vous retiens pas. Nous commençons demain. Voici vos argumentaires, vos fiches. Pour le moment on se sert des annuaires, mais je vais réfléchir à des outils plus performants.

          Sandy avait les larmes aux yeux. Elle qui était si contente d’avoir enfin pu trouver un emploi. Elle qui avait passé plus d’une année à en décrocher un… Qui avait dû renoncer à l’usage de ses langues, de loin la partie qu’elle préférait dans le cadre de son métier, mais à laquelle elle n’avait plus accès vu la conjoncture… Comment diable allait-elle pouvoir s’habituer à ce nouveau challenge, le pire qui put lui arriver : du télémarketing ? Elle, la timide. Tellement timide. Elle respira un grand coup. C’était comme ça, c’était la vie, il fallait faire avec. Elle avait besoin de son salaire. Son mari ne gagnait pas beaucoup et travaillait dur. Elle n’imaginait pas un instant se la couler douce à la maison ; et puis renoncer à ses petits shoppings et aux quelques voyages qu’ils projetaient de faire, maintenant que les enfants étaient indépendants.

          Pendant un mois, elles appelèrent jusqu’à 200 prospects par jour. Barrage des standardistes dans 99 % des cas, normal, toutes les trois savaient pour l’avoir vu pratiquer ailleurs que les gens de l’accueil téléphonique ont pour consigne de ne passer aucune communication d’inconnus. Même le petit stratagème inventé (c’est lui qui le disait… car le procédé n’était pourtant pas tout neuf !) par Bricotier : « Dites que c’est personnel » ne fonctionnait évidemment pas. « Personnel ? Vous êtes qui ? Donnez-moi vos coordonnées précises, il vous rappellera. ». Désespérant, ennuyeux au possible, et terriblement ingrat, puisque le soir Bricotier regardait leurs fiches avec incrédulité :

- Quoi ? Trois envois de catalogues ? Pas un seul rendez-vous ? Mais vous foutez quoi ? 

          Isabelle donna sa démission. Mathilde pleurait le soir en disant qu’elle n’avait jamais eu de sa vie un travail aussi nul, qu’il n’avait pas le droit de changer le contenu de leur poste, qu’elle allait appeler l’Inspection du travail. Sandy ne disait rien. Elle la laissait croire qu’ils l’aideraient, mais pour les avoir déjà contactés par le passé, elle savait qu’ils ne feraient rien. Bricotier avait raison : rien n’était précisé sur les contrats de travail, et si ça ne leur convenait pas, elles pouvaient partir. Mathilde cherchait activement ailleurs et inventait des rendez-vous chez le dentiste pour se rendre à des entretiens. Beaucoup plus jeune que Sandy, elle arrivait encore à intéresser quelques employeurs. Mais rien ne se concrétisait.

          Sandy, elle, s’accrochait. Elle ne voulait pas perdre son travail. Vu les difficultés qu’elle avait rencontrées tout au long de l’année précédent, elle n’avait plus d’espoir.

          Bricotier ne remplaça pas Isabelle. La France fut partagée en deux entre les deux assistantes. Puis un jour il leur annonça :

          - Vos résultats sont totalement navrants mais je sais pourquoi. Je vous ai écoutées et observées, je compte vos fiches. Vous n’appelez pas assez de monde. Sur la quantité, il y a forcément des gens qui doivent être intéressés. Je veux que vous passiez 300 à 400 appels par jour. Et pour cela, j’ai commandé un système performant, qui a fait ses preuves dans ce genre d’activité. Un fichier de toutes les entreprises de transport avec leurs coordonnées et même le nom des directeurs des achats ou des chefs d’atelier sera rentré dans l’ordinateur, vous aurez un casque et pourrez taper vos observations directement à l’écran, au lieu de ces piles de papier ingérables. Et c’est l’ordi qui composera les numéros. Aucune perte de temps. Si ça ne décroche pas, il mettra le numéro dans sa file d’attente et le refera automatiquement quinze minutes plus tard. Génial, non ?

          Sandy et Mathilde ne répondirent pas. Que dire ? Ce n’était pas lui qui passait ses huit par jour rivée à un combiné, à entendre 200 fois par jour « Merci, ça ne nous intéresse pas. » ou mieux « Vous nous emmerdez… avec votre démarchage téléphonique ! ».

          Sandy aimait bien la technologie et rien que pour ça, elle avait envie de découvrir le nouvel outil. Elle s’était habituée à débiter son petit argumentaire ; ça ne marchait pas, mais tant pis pour lui. Au moins, elle se sentait moins stressée. Un écran neuf, des commandes simples, des fiches pour écrire les comptes rendus, des codes pour pouvoir sortir des statistiques… et des casques sur les oreilles. Toujours pas le job rêvé, loin de là, mais on ne pouvait rien y changer.

Cependant, avec les écouteurs directement en prise avec les tympans, Sandy commençait à sentir des douleurs. De plus en plus vives. Comme quand on prend l’avion, et qu’on a les oreilles sensibles : une douleur aiguë. « Ça va passer, ça va passer, se disait-elle, il faut juste s’habituer. »

          Et là, nous revenons au tout début de notre histoire. En plus des douleurs dans les tympans, ce sifflement aigu. Qui s’intensifia, jour après jour, et ne disparaissait plus, même au repos. Sandy osa en parler à Monsieur Bricotier, il fit la grimace. Elle proposa de prendre l’ancien combiné pour voir si c’était plus doux pour ses oreilles. Il ronchonna mais la laissa faire. Avec le téléphone « classique », elle pouvait au moins éloigner le combiné de son oreille quand elle tombait sur une sonnerie de fax, ou une horrible musique d’attente, ou quand les gens criaient. La douleur au tympan disparut peu à peu, mais le sifflement était toujours bel et bien là, de plus en plus fort. Le soir, elle était épuisée, physiquement, mentalement… sa tête était comme un hall de gare, empli de vacarme, de brouhaha, et de sifflets en tous genres. Elle marchait comme un zombie, ne parlait plus à son mari, parce que le moindre bruit était souffrance. Elle n’avait qu’une envie : dormir. Mais elle ne pouvait pas dormir. Le sifflement était là, toujours, tout le temps, elle rêvait de trains qui sifflaient, d’avions, de scieries où l’on débite du bois à longueur de journée, ziing ziing ziing. Dès le matin, elle aurait voulu se taper la tête dans les murs pour que ça s’arrête. Ou foncer avec sa voiture dans mur. POUR QUE CA S’ARRETE.

          Elle consulta le médecin une première fois. Il mit un nom sur son problème : acouphènes. Aucun traitement. Ça pouvait disparaître du jour au lendemain, ça pouvait aussi durer toute la vie…

          - Alors j’en mourrai… s’écria-t-elle, réellement désespérée.

          - Non, on n’en meurt pas, répliqua le généraliste.

          - Je crois que si, rétorqua-t-elle. Si on ne fait rien pour me soulager, je me suicide. C’est invivable, insupportable. Je soir, quand je rentre, je ne dîne même pas, je m’enroule dans une couverture, je me cale dans le canapé, je ne parle plus, je ne veux aucun bruit dans la maison… et le week-end, nous n’avons plus aucune vie sociale.

          Il lui prescrit des antidépresseurs. Et elle repartit vaillamment au travail. Les acouphènes étaient toujours de plus en plus forts. C’était comme une tempête dans sa tête, un vent violent qui soufflait, 24 heures sur 24, un ouragan, un cyclone. Les antidépresseurs ne faisaient rien, si ce n’est qu’ils l’aidaient à dormir. C’était toujours ça.

          Elle retourna voir le médecin qui cette fois lui donna un arrêt de travail. Pendant une semaine, elle réussit à prendre un peu de repos. Elle ne pouvait d’ailleurs rien faire d’autre : avec cette tornade permanent entre les deux oreilles, impossible de se concentrer pour lire ou regarder la télé. Tous les bruits, même les plus infimes, devenaient intolérables. Elle sursautait constamment et son mari dut apprendre à faire attention…

          A la troisième visite, le médecin déclara :

          - Je dois maintenant vous avouer quelque chose. Les acouphènes ne se voient pas, ne se mesurent pas, ne se soignent pas. Nous autres médecins sommes donc très prudents ; il y a des malades imaginaires, vous savez. Personnellement, j’attends que la personne se plaigne trois fois. Là, c’est vraiment qu’il y a un problème. Je vais vous envoyer chez l’ORL, mais hélas, je crains qu’il ne puisse faire grand-chose. Quant aux bruits, que vous ne supportez plus, ça s’appelle l’hyperacousie : une hypersensibilité auditive. Il faudra éviter tous les endroits bruyants, cinémas, restaurants, magasins, fêtes de famille...

          L’ORL fit les examens d’usage, tout allait fort bien ! Et il confirma que les acouphènes ne se soignaient pas.

          - Mais on fait comment pour supporter ce truc ? s’écria Sandy, les larmes aux yeux.

          - Antidépresseurs, sophrologie, yoga… il faut apprendre à vivre avec, s’entourer de silence.

          - De silence ? Quel silence ? Je ne sais plus ce que c’est, le silence. Je vis dans une scierie. Et mon travail ???

          - Dans votre cas, il serait bon d’en changer immédiatement.

          - Bien sûr. Vous savez combien j’ai mis de temps à le trouver ?

          - C’est vous qui voyez, Madame. Votre santé ou votre porte-monnaie.

Sandy n’était pas du genre à prendre des arrêts de travail. Stoïquement, elle continuait de se présenter à l’entreprise tous les matins. Les journées se suivaient, de véritables cauchemars. Elle allait pleurer dans les toilettes. Et Bricotier lui fit remarquer qu’elle appelait de moins en moins de prospects, que ça ne pouvait pas durer.

          - Mais j’ai trop mal… soupira-t-elle, incapable de faire une autre réponse.

          - Alors je vous prends un rendez-vous chez le Médecin du Travail.

          Qui confirma tout ce qui avait été dit précédemment et conclut même :

          - C’est terrible, les acouphènes. Si vous ne faites pas quelque chose, vous allez devenir folle. Il faut d’abord prendre un long arrêt de travail, revoyez votre généraliste. Reposez-vous un maximum. Essayez de penser quand vous vous sentirez un peu mieux à un autre travail. Pendant ce temps, je vais organiser une visite dans l’entreprise pour mesurer les décibels ambiants et voir si la société est aux normes. On se revoit dans un mois.

          Cet arrêt prolongé lui fit enfin du bien. Le sifflement n’avait certes pas disparu, mais il avait un petit peu baissé en intensité. Elle dormait presque toute la journée pour récupérer tous ces mois de mal-être total. Elle recommençait un peu à lire et à regarder la télévision avec son mari… mais elle lui demandait toujours d’augmenter le son  (« Je n’entends rien ! Mes acouphènes couvrent les voix. »), ce qui était un cercle vicieux puisque si le son augmentait, les acouphènes aussi…

          A son retour à la Médecine du Travail, on lui indiqua que l’entreprise était bel et bien bruyante, mais restait dans les normes. Et que Monsieur Bricotier exigeait maintenant qu’on lui dise si oui ou non il pouvait compter sur son employée…

          - Il faut que vous changiez de job ! insista le médecin.

          - Mais pour faire quoi ? Il y a du bruit partout. Des téléphones, des ordinateurs, des photocopieurs, des imprimantes, voire de la musique ! Donnez-moi des idées, moi je n’en ai pas.

          - Je ne peux pas vous laisser dans cette entreprise. Il y va de votre santé, vous êtes en pleine dépression et il va vous falloir beaucoup de courage pour changer de vie et apprivoiser vos acouphènes. Dans l’immense majorité des cas, c’est irréversible, le système auditif est endommagé. Par ailleurs, on peut comprendre Monsieur Bricotier, qui a besoin de savoir. Je suis désolée… mais je vais devoir faire un certificat d’inaptitude…

          - Et il se passe quoi après ?

          - Il doit vous proposer un autre poste. S’il n’en a pas, il peut vous licencier.

          - C’est tout de suite vu : c’est une toute petite entreprise. Il n’y a aucun autre poste pour moi…

          Bricotier ricana en déclarant qu’évidemment il n’avait rien d’autre à offrir à Sandy et le licenciement se mit en place. Sandy n’avait pas son mot à dire puisque la Médecine du Travail la jugeait « inapte »… Restait à savoir si à l’ANPE on avait des conseillers et des jobs adaptés aux « handicapés » qu’on jetait dehors car ils n’étaient plus capables de faire le boulot… Pour le reste, elle devait par contre reconnaître que c’était un soulagement. Peut-être qu’une fois seule chez elle, dans le silence, ses oreilles allaient finir par se calmer et que le sifflement disparaîtrait.

          Elle passa trois mois recluse, sans télé, sans musique, et peu à peu les démons siffleurs baissèrent d’un ton. Un peu seulement. Au lieu de devenir folle de douleur et d’avoir envie de se jeter contre un mur pour que ça cesse, elle reprenait goût à la vie, et avait envie de combattre, pour elle mais aussi pour les autres victimes, dont la Médecine ne semblait pas prendre grand cas. Ils notaient sur les feuilles « acouphènes invalidants » - invalidant, ça veut bien dire quelque chose – mais vous conduisaient gentiment vers la porte puisque personne ne pouvait rien faire. Il paraissait même qu’à la Sécu, ils considéraient que cette pathologie se rangeait parmi les maladies imaginaires… Imaginaires, ces tourbillons de pssssssss qui ne cessaient jamais, toujours présents, toujours fidèles au poste, 24 heures sur 24 sans jamais s’arrêter une seule seconde. Une seule seconde. C’était exténuant, harassant, mais néanmoins, sur l’échelle de 1 à 10 qu’elle s’était fixée (10, c’était le début, quand elle travaillait et l’envie de suicide qui allait avec), avec le 8, elle se sentait redevenir une personne humaine, même si l’épreuve restait très difficile. Elle allait se battre. Se battre contre l’administration qui savait vous licencier pour « maladie », mais qui ensuite ne reconnaissait pas celle-ci et vous interdisait l’accès aux indemnités pour invalidité, se battre aussi contre ses amis et sa famille qui ne la croyaient pas et pensaient qu’elle faisait du « cinéma » pour pouvoir arrêter de bosser, se battre contre elle-même : réapprendre à vivre différemment, prendre d’autres habitudes, supporter critiques et méchancetés, essayer les plantes, l’homéopathie, tout…

          La bataille ne faisait que commencer. 

Episode 1 de Sandy dans la scierie (récit autobiographique)

 

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17 février 2017

L'EAU DES COLLINES 2 : MANON DES SOURCES - MARCEL PAGNOL (FRANCE)

Ah mon cher Pagnol... En ce temps gris et froid, se plonger dans du Pagnol, c'est faire entrer le soleil dans sa tête, les odeurs de thym, la chaleur de la terre... Je ne m'en lasserai jamais.

Manon des sources est le deuxième tome de L'Eau des collines, diptyque romanesque de Marcel Pagnol publié en 1963 ; c'est la suite de Jean de Florette.

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Mais je crois que je préfère le premier volume, plus intense. Il me semble parfois que le "Manon" va trop vite dans ses explications diverses et variées sur la vengeance et ses conséquences, sur la romance entre Manon et l'instituteur, celle de sa mère et son Victor. Quand ça va trop vite, on a moins d'émotion. La fin est une surprise, une "double peine" pour Le Papet. Mais je ne peux m'empêcher de le plaindre, ainsi qu'Ugolin. Ils ont été très méchants, mais plus par bêtise que par mauvais fond. J'ai de la tendresse pour eux.

Quoi qu'il en soit, ce dyptique, L'eau des collines, est à lire absolument ! 

Résumé 

Ugolin prospère sur la terre de Jean de Florette, les Romarins, acquise par son Papet et lui, après avoir ruiné le nouveau propriétaire en bouchant la source qui pouvait arroser ses plantations. Manon, la fille de Jean de Florette, est devenue bergère et vit dans les collines, évitant les contacts avec les villageois. Ugolin, qui a aperçu Manon, en est tombé amoureux. Mais Manon, connaissant le rôle criminel joué par Ugolin dans l'échec et la mort de son père, le repousse violemment. Elle comprend aussi bientôt que tous savaient qu'il y avait une source aux Romarins...

 
 

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15 février 2017

NOUVELLE : BEAUTE SECRETE

 Flora était née dans les beaux quartiers de Londres, là où les trottoirs étaient propres et où les façades des maisons comportaient au moins six fenêtres sur la rue, une belle porte brillante et un petit perron. Elle avait vécu ses premières années choyée, protégée, aimée, par sa mère, Blanche, qui traduisait des romans à la maison, une jeune femme douce et pleine d’esprit , adorant lire et apprendre, par son père, Paul, négociant en articles divers, qu’il allait chercher très loin dans des pays du bout du monde et revendait aux grands magasins du pays, par le personnel de maison aussi, une femme de ménage et une cuisinière, qui étaient si bien traitées qu’elles n’auraient pour rien au monde accepté un travail chez quelqu’un d’autre. La petite fille, belle comme dans un conte de fées, avec ses boucles blondes et ses immenses yeux bleus, faisait la joie de la maisonnée, qu’elle enchantait – ou parfois exaspérait, cela dépendait des moments – par ses rires et ses chansons. Mais tout cela était trop beau pour durer. On le sait. Nulle famille n’est à l’abri du malheur.

Flora perdit sa mère alors qu’elle avait sept ans. Un cancer du sein, tellement banal, tellement injuste, tellement cruel. Fou de chagrin, son père s’était alors réfugié dans le travail, encore plus qu’auparavant, et Flora trouva heureusement réconfort et affection auprès de Rose, la cuisinière, qui, étant divorcée et sans enfant, vivait désormais à demeure dans l’hôtel particulier, et devint à la fois nounou, gouvernante, et maman de substitution. Et puis Paul annonça un an plus tard qu’il avait rencontré, au cours de ses nombreux voyages, une très charmante veuve et qu’il allait l’épouser. Flora en fut très heureuse pour lui et se fit belle pour accueillir, le jour de la première présentation, celle qui allait être sa belle-mère. Rose avait soigneusement tressé les longs cheveux de l’enfant en une grosse natte et lui avait suggéré de mettre sa jolie tunique en tissu liberty, sur un jean blanc.

Paul avait omis quelques détails sur sa future femme. Lorsque Mabel parut, surprise, elle n’était pas seule, mais accompagnée de deux petites filles, assez laides, il faut bien l’avouer. Ce qui était d’autant plus étonnant que Mabel affichait quant à elle une silhouette et un visage absolument ravissants. Ses yeux verts, sa peau blanche, contrastant avec sa chevelure brune, lui donnait des airs de magicienne, un peu sorcière, et Flora se dit que – même si elle ne croyait plus aux fées depuis longtemps– ce serait toujours bon, voire amusant, d’en avoir une dans la famille.

Son père annonça les prénoms de chacune : Flora, Mabel, Sadie et Hazel. Ces deux dernières, des jumelles, sensiblement du même âge que Flora, rousses et assez dodues, avaient un long nez, une bouche trop fine, et surtout un regard hostile, vrillant directement Flora, le type même de la petite fille modèle, bien élevée, trop belle et trop riche, un genre qu’elle détestait parce que, depuis leur naissance, elles voguait de familles en familles au gré des mariages de leur mère, s’accommodant mal des traditions de chacune, souvent mal accueillies car Mabel cédait à tous leurs caprices, ce qui provoquait disputes et rivalités.

Mabel, dès son entrée dans la maison, s’était mise à observer chaque détail de la décoration et du mobilier, l’évaluant en monnaie sonnante et trébuchante. Bien sûr Flora était loin d’imaginer ce qui se passait dans la jolie tête de la magicienne, mais nous, nous pouvons bien le deviner, n’est-ce pas ? Cette femme était visiblement très heureuse d’épouser un homme qui avait de l’argent et à qui elle adressait d’innombrables sourires, battant des cils et s’émerveillant de tout. Sadie et Hazel, immobiles, serrées l’une contre l’autre, continuaient de dévisager Flora avec insistance sans le moindre signe d’empathie, bien au contraire. Flora était une ennemie, qui tenterait peut-être de leur voler leur mère. Or, elles n’avaient elles aucune envie de lui prendre son père, Mabel leur suffisait amplement.

Pour le mariage, les trois enfants furent habillées de la même robe rose ceinturée d’un large ruban fuchsia et tenaient dans leurs mains un petit bouquet de fleurs fraîches, roses, mauves, noyées au milieu de feuilles bien vertes. La mariée arborait une tenue de princesse, qui ressemblait à celle de Kate Middleton – elle en rêvait depuis longtemps - un gracieux chignon piqué de perles et à son bras son époux semblait le plus heureux des hommes. Tout le quartier se réjouissait pour ce gentil et discret voisin, qui avait eu bien du malheur, mais déplorait que le cortège nuptial fut si modeste. Apparemment la nouvelle femme de Paul n’avait pas plus de famille et d’amis que lui. Et elle avait des yeux verts étonnamment brillants. A vrai dire, elle faisait un peu peur.

La première année, tout se passa à peu près bien. Mabel et ses filles tentaient bien de faire passer les bêtises du jour sur le compte de Flora, bien qu’elles fussent toutes commises par Sadie et Hazel, mais Rose savait à quoi s’en tenir, de la laisser seule dans sa chambre lorsque Paul était en voyage et qu’elles décidaient d’aller visiter les magasins ou des amies, toujours en trio. Mais Flora était d’un caractère si heureux qu’elle ne se rendait compte de rien. Elle restait la même, douce, aimable et joyeuse et lorsque ses deux sœurs ne voulaient pas d’elle pour jouer, elle retournait tranquillement à ses livres et ses poupées.  

Quand Paul mourut à son tour, dans un accident d’avion – avouez que la pauvre petite Flora n’avait pas de chance - c’est là que la fillette comprit que Mabel et ses filles ne les aimaient pas, ni son père, ni elle. Elles ne versèrent pas une larme et ne se préoccupèrent en rien du chagrin de la petite fille, qui avait déjà été douloureusement éprouvée par la perte de sa mère, qu’elle avait longtemps pleurée. Flora se tourna à nouveau tout entière vers la fidèle Rose, que Mabel foudroyait du regard comme si elle ruminait déjà les raisons qui seraient invoquées pour son licenciement. Pourquoi garder cette empêcheuse de tourner en rond qui prenait systématiquement la défense de cette gamine sans intérêt ? La veuve non éplorée se mit à fouiller le bureau de son défunt mari, à tourner les dossiers et les papiers dans tous les sens pour vérifier qu’il ne lui avait rien caché de ses biens. Le notaire lui précisa néanmoins, avec un petit air pincé, qu’elle ne pouvait prétendre qu’aux des biens mobiliers et à une somme forfaitaire de 250.000 livres, tout le reste revenant à Flora. Ce qui n’était pas si mal. Pas suffisant pourtant pour une femme comme Mabel. Si le patrimoine de l’enfant, mineure, était bloqué pour l’instant. Mabel se réservait un peu de temps pour gérer au mieux de ses intérêts à elle les affaires de la petite, dont elle demanda immédiatement la tutelle, et réfléchir aux moyens de récupérer les biens immobiliers et les placements financiers. Avec un bon avocat un peu malin, il y avait sûrement moyen de s’y retrouver. C’était bien le moins qu’elle pût faire pour ses bien chères petites filles – dont la laideur hélas transmise par leur père – gênerait à coup sûr les riches héritiers qu’elle voulait leur trouver pour maris. Car pour Mabel, son but dans l’existence était simple : il fallait devenir riche, immensément riche, afin de profiter des meilleures choses que la planète offrait et, pour ce faire, prendre l’argent là où il se trouvait. Elle méprisait profondément les pauvres qui ne comprenaient rien au sens de la vie.

Pour commencer, le monde entier devait oublier l’existence de Flora, qui demeurait un obstacle. Elle se promit d’ailleurs de veiller à ce que son prochain mari n’eut pas de descendance. Elle avait commis une erreur, une grossière erreur et cette enfant l’encombrait. Il valait mieux qu’elle « disparaisse » des esprits de tous afin qu’elle pût manœuvrer comme elle le voulait. Mabel sortait avec ses filles, prenait un air mélancolique évoquant son bien aimé mari disparu si tôt. Et quand on lui demandait des nouvelles de la petite Flora, elle répondait, au bord des larmes, que la pauvre enfant ne parvenait pas à se remettre de ses deuils successifs et qu’elle envisageait de la mener chez un psychiatre tant elle était inquiète… Peu à peu on s’habitua, et on ne lui posa plus de questions. N’ayant pas d’autre famille, Flora ne manquait à personne. 

Flora grandit dans la solitude. Elle avait peu d’amies et ne les gardait pas car elle n’avait pas le droit de les amener à la maison, ni d’aller chez elles. Mais cette situation ne la gênait pas. D’un tempérament réservé, enclin à la gentillesse et à la générosité, elle ne voyait le mal nulle part, étudiait, lisait et ne se plaignait pas. Rose la protégeait lorsque les choses allaient trop loin, puis se taisait quand Mabel la menaçait de la renvoyer – ce que finalement elle voulait éviter car la grosse et accorte dame concoctait la meilleure cuisine du monde. Mabel tendait même à prendre du poids au fil des mois et il allait falloir que cela cesse car il était temps de penser à prendre un nouvel époux. Il allait falloir la brancher sur Weight Watchers.

Mais… cette Flora n’était-elle pas un peu sotte, vous demandez-vous. Et nous vous comprenons, tant il est vrai que de nos jours, une adolescente a généralement le verbe haut et la rébellion facile. Celui ou celle qui se soumet et accepte sa destinée sans maugréer devient suspect et généralement méprisé. Et bien non, Flora était tout sauf bête, ses notes à l’école le prouvaient, mais elle avait un projet en tête et y consacrait toute son énergie. Elle voulait être vétérinaire et partir en Afrique soigner les animaux sauvages. Elle ne pensait qu’à ça, accumulait les livres de biologie et de zoologie, et les DVD sur le sujet, et avait hâte de commencer ses études à l’université. Le reste lui importait peu, finalement : les vêtements, les bijoux, les copines, les amoureux… Tout ça lui semblait dérisoire. Ses sœurs ne l’aimaient pas ? Même pas mal. Une fois en Afrique, elle n’aurait plus à les supporter. Leurs réflexions méchantes, leur jalousie à son égard, qu’elle ne comprenait pas, la laissaient indifférentes. Elle savait par le notaire à quoi elle aurait droit à sa majorité et celui-ci, qui avait bien cerné le profil de Mabel, était bien décidé à s’opposer à la moindre tentative de s’approprier ce qui revenait à Flora. Son étude servait les intérêts de la famille depuis deux générations.

Tandis que Flora accumulait les meilleures notes, Sadie et Hazel se montraient de bien mauvaises élèves, au grand dam de leur mère qui leur répétait que pour trouver un bon mari, il fallait un minimum d’instruction pour parader dans le grand monde. Car pour Mabel et ses filles – et on pouvait s’interroger sur l’origine d’un tel comportement ; ce bon docteur Freud ou ses émules pourraient peut-être nous apporter quelques intéressantes explications – le seul destin pour la femme, nous l’avons déjà évoqué, consistait à dénicher un époux, le plus riche possible. Travailler ? Pourquoi faire, quand d’autres gagnaient suffisamment d’argent pour vous.  

Sadie et Hazel passaient tout leur temps à se rendre belles, en suivant de loin en loin les cours d’une école de mode. Ou du moins à essayer. Elles n’avaient pas vraiment conscience d’être assez laides, mais certaines que le maquillage, une jolie coiffure et de belles toilettes ne pouvaient qu’améliorer leur image, ce en quoi elles n’avaient pas tort. Mais, alors qu’une esthéticienne de bon conseil aurait pu leur donner des astuces pour mettre en valeur leurs atouts et diminuer les défauts, elles préféraient suivre les tutos de maquillage sur internet. Il en existe des bons. Et des moins bons. Avec une tendance certaine au surdosage, en tout. Les deux jeunes filles avaient choisi, comme nombre de leurs congénères, de prendre pour modèle Kim Kardashian. Elles avaient troqué le roux de leurs cheveux pour du noir corbeau et les lissaient au fer pendant des heures, ce qui – on s’en doute – ne leur apportait pas la brillance souhaitée... Leurs sourcils redessinés en brun épais, les yeux ultra maquillés, le fond de teint trop foncé, rehaussé de blush sur les joues, les lèvres dégoulinant de gloss censé les rendre plus pulpeuses… tout était d’un goût affreux, voire extrêmement vulgaire. Mabel s’en désolait. S’il est une chose qu’on ne pouvait lui reprocher, c’était d’avoir un grand sens de l’élégance. Mais ses filles en étaient totalement dépourvues et ne voulaient pas entendre raison. Elles se trouvaient très sexy, à la mode du jour, et ne doutaient pas de trouver rapidement un riche milliardaire ébloui par leur beauté à épouser. Kim avait trouvé son Kanye ; elles trouveraient le leur. C’était oublier que la jeune Californienne était déjà riche avant son mariage et qu’en tout état de cause, elle était au départ beaucoup plus jolie qu’elles. Mais peu importe, continuons notre histoire.

Mabel comptait parmi ses relations une femme richissime, Lady Phyllis Badminton qui organisait régulièrement de grands dîners où étaient conviées celle qu’elle présentait comme sa meilleure amie et ses deux filles, bien qu’elle détestât ces deux dernières. Autant Mabel, toujours vêtue avec une réelle classe, de manière classique mais avec un petit je ne sais quoi qui faisait toujours la différence – on aurait dit une Française – autant ses filles affichaient un style sexy kitsch et ostentatoire, qui déplaisait à tous. A se demander comment cette belle femme n’avait pas réussi à inculquer à sa descendance les notions élémentaires de l’élégance discrète britannique. Mabel savait ce que l’on pensait de Sadie et Hazel et elle en était navrée ; elle essayait de compenser en répétant combien elles étaient drôles et intelligentes et brillantes. Elle finissait par s’en persuader elle-même, et heureusement pour elle, sinon elle aurait vite désespéré de leur avenir. Quand la lucidité parfois lui revenait, elle se disait qu’elle devrait prendre rendez-vous au plus vite avec une conseillère en relooking… Puis elle renonçait, ou reportait, car, quoi qu’il en fut, les jeunes demoiselles semblaient savoir affrioler les messieurs avec leurs décolletés vertigineux, leurs talons de douze centimètres et leurs minijupes en cuir. Ils tournaient autour d’elles avec gourmandise depuis leurs seize ans. Maintenant qu’elles atteignaient la vingtaine, il allait falloir passer à des choses plus sérieuses et Mabel commençait à lister les candidats possibles.

Il se trouve que Lady Phyllis pour son anniversaire invita le trio à une grande fête en annonçant la venue exceptionnelle d’un lointain cousin – enfin, lointain, comprenez du Yorkshire – qui possédait un titre de comte et avait réussi à conserver la vieille demeure familiale, l’un de ces châteaux du XIXe siècle, immenses et romanesques à souhait, mais si coûteux à entretenir que bien des familles durent y renoncer au fur et à mesure que les fortunes, érigées des siècles auparavant, fondaient comme neige au soleil. Les ancêtres du comte de Mallentoy avaient su gérer leurs biens sans les perdre et lorsqu’il en hérita, la situation commençait à peine à se détériorer. Le jeune comte transforma le domaine familial en hôtel de luxe avec un succès qui ne se démentait pas et investissait désormais un peu partout dans le monde. Il était aujourd’hui milliardaire… et avait un fils unique, Desmond, qui menait des études de droit, d’économie et de gestion, afin de prendre sa suite de son père. C’était LE parti à ne manquer sous aucun prétexte. Mabel savait bien que le jeune homme ne devait pas manquer de soupirantes, car la nature l’avait de surcroit doté d’un visage d’une beauté racée. Mais sa famille le pousserait certainement à choisir dans son milieu. Or, parmi les enfants des amis de Lady Phyllis, on notait peu de jeunes filles et la plupart se trouvaient déjà fiancées. Sadie et Hazel avaient leur chance. Ou du moins l’une d’entre elles. Il ne fallait pas la laisser passer.

C’est alors que Lady Phyllis posa cette question totalement saugrenue :

- Pensez-vous que votre fille Flora pourrait se joindre à nous ?

Mabel faillit recracher son thé. Voilà des années qu’on ne parlait plus de Flora, définie depuis longtemps comme une sorte d’autiste ou de schizophrène, selon les jours, qui faisait régulièrement des stages dans des maisons de soins pour aliénés.

Lady Phyllis la regardait avec une nuance de perfidie dans le regard, observant les changements d’expression qui animaient le visage de Mabel, en pleine agitation intérieure et muette de stupéfaction.

- J’ai entendu dire qu’elle allait mieux, ajouta Lady Phyllis en sirotant son thé, les yeux baissés. Elle est à l’université désormais, non, et il paraît qu’elle est brillante.

- Qui vous a dit ça, ma chère ? Certes, elle suit ses cours, mais elle demeure très fragile psychologiquement. Elle est souvent absente. Elle ne veut voir personne et s’enferme dans sa chambre. Elle vit en recluse et ne parle à personne. Nous ne la voyons pratiquement pas. C’est très triste. Je sais déjà quelle réponse elle me fera lorsque je lui transmettrai votre très aimable invitation.

- Si tant est que vous lui posiez réellement la question…

- Mais qu’est-ce qui vous prend, Phyllis ? Pourquoi me parlez-vous sur ce ton ? Qu’insinuez-vous ?

- Calmez-vous, ma chère, calmez-vous. Je sais que c’est une enfant difficile. Ceux qui m’ont parlé d’elle se sont sans doute trompés de jeune fille…

L’incident était clos. Mabel respira. Puis soupira et prit un air tragique, comme elle savait si bien le faire…

- Pauvre petite… Vous savez Phyllis, c’est une réelle souffrance de voir cette enfant si seule, murée dans sa solitude, tellement agressive lorsqu’on essaie de l’en sortir…

- Je comprends, je comprends… Cela doit être bien difficile pour vous. Et la situation vous fait honneur, elle n’est même pas votre fille et vous vous en occupez si bien…

Mabel n’avait pas l’intention, c’était évident, de parler à Flora de l’invitation. Mais Sadie et Hazel ne purent s’en empêcher tant elles étaient excitées en pensant à cette grande soirée. Au dîner, elles s’empressèrent de lui annoncer la nouvelle, tandis que leur mère fronçait les sourcils, furieuse.

- Nous sommes invitées à un dîner grandiose ! Nous allons rencontrer le fils Mallentoy, l’héritier ! L’une de nous deux c’est sûr réussira à le séduire. Et pour l’autre… il ne doit pas manquer d’amis à présenter ! Quand on voit ton allure, Flora… mon Dieu… tu ne trouveras jamais de mari ! Tu es si insignifiante, si mal habillée, si peu soignée, il t’est désormais impossible d’entrer dans le grand monde. On te prendrait pour la bonne. Tu ne connais même pas les manières à adopter en société.

Elles éclatèrent de rire…

- Mallentoy… ce sont eux qui ont une grande réserve d’animaux en Afrique ?

Sadie et Hazel se regardèrent, elles n’en avaient aucune idée. Flora se tourna donc vers Mabel.

- Je ne sais pas, répondit cette dernière. Tu dois confondre. Ils sont dans l’hôtellerie.

- Oui, oui, c’est ça… continua Flora après avoir vérifié sur Google. Ils ont une association de protection des animaux sauvages et plusieurs parcs zoologiques. Et des hôtels, effectivement, mais ça ne m’avait jamais interpellée. J’aimerais bien les rencontrer. Ce serait intéressant pour mes projets.

- C’est dommage, car tu n’es pas invitée, coupa Mabel d’un ton tranchant.

Il était hors de question que cette adorable jeune femme, aux yeux d’un bleu étincelant et au teint de pêche, mette les pieds chez Lady Phyllis. Sadie et Hazel voyant le visage fermé de leur mère comprirent que l’affaire était grave. Elles ne dirent plus un mot.

- J’insiste, rétorqua Flora. J’étais au courant de cette fête, même si je ne savais pas qui serait invité. La mère de ma meilleure amie à l’université travaille chez Lady Phyllis et s’entend très bien avec elle, malgré leur rapport hiérarchique. Je sais que vous dîtes à tout le monde que je suis autiste. Jusqu’à présent cela m’était égal. Mais maintenant j’en ai assez. Et cette occasion est formidable pour moi, je veux absolument rencontrer les Mallentoy, pour avoir des contacts et préparer ma vie professionnelle.

- J’ai dit que tu ne viendrais pas ! lança Mabel.

- Ah ? J’étais donc invitée ! Et bien dîtes à Lady Phyllis que j’ai changé d’avis.

Mabel était contrariée au plus haut point. Après le dîner, elle s’enferma dans sa chambre avec ses filles, essayant de trouver un moyen pour que Flora reste à la maison.

- Si seulement elle attrapait la grippe, dit Hazel.

- Ou le choléra ! ajouta Sadie.

- On pourrait peut-être la pousser dans l’escalier, suggéra Hazel… Une belle entorse…

- Mais… si elle se tuait ?

- Et bien, Maman, ce serait un accident. Voilà tout.

Mabel était une femme redoutable, cruelle, méchante, égoïste… mais de là à devenir meurtrière. Non. Comment faire ?

- Et une bonne gastro-entérite ! s’exclama Hazel ! On lui file un bout de poisson avarié mélangé au reste de son assiette…

- Hum… et si elle résistait à la bactérie… Mais vous me donnez une idée mes chéries ! Si on la gavait de somnifères au dernier moment ! J’en mettrai dans son thé de 17h00. Nous le prenons souvent ensemble, elle ne se méfiera pas.

- Excellent, excellent, Maman, vous êtes la meilleure.

Ainsi fut décidé.

Mabel et ses filles ne parlèrent plus que de choix de toilette et Flora, à qui l’on avait confirmé, traîtreusement, qu’elle pouvait venir, réalisa soudain qu’elle n’avait strictement rien à se mettre. Et qu’elle n’avait par ailleurs aucune idée de ce qui lui allait et de ce qui se portait dans le monde, elle qui était toujours vêtue d’un jean et d’une chemise… Ses rares amies ne purent l’aider, elles n’en savaient pas plus qu’elle… on appelait leur petit groupe « les rats de bibliothèque ». Qui se ressemble s’assemble, n’est-ce pas ? Elle fit des recherches sur Internet, commanda un peu au hasard une petite robe de mousseline qui lui parut jolie, assez simple, le haut croisé sur les seins, la taille serrée dans une jolie et large ceinture drapée, coupée dans le même tissu, l’une des épaule garnie d’une fleur dans le même ton, mais ponctuée de quelques strass. S’admirant dans le miroir, son reflet lui plut. Elle ferait un chignon, c’était très chic, paraît-il. Et porterait des boucles d’oreille pendantes, en strass. Et pour le maquillage… elle se contenterait d’un peu de mascara, d’un soupçon de poudre pour unifier son teint (qui était parfait et n’en avait guère besoin) et d’un rouge à lèvres très discret. Elle voulait rester elle-même mais aussi effacer l’image de la pauvre folle enfermée dans sa chambre que sa belle-mère avait largement divulguée. Quelle surprise ils auraient ! Tout ça était finalement très très amusant !

Hazel et Sadie essayaient bien entendu de savoir comment elle serait habillée et elle leur répondit, car Flora demeurait une jeune femme foncièrement gentille et un peu naïve, on le sait. Lorsqu’elles virent la robe et qu’elles l’imaginèrent sur le corps menu de Flora, et que celle-ci leur expliqua la coiffure qu’elle voulait… elles prirent peur et coururent rapporter tous les détails à leur mère.

- Ne vous inquiétez pas, mes trésors. Il n’y a aucune raison. Je mettrai les pilules dans son thé de 17h00, comme convenu. Je le prends assez souvent avec elle, elle ne se méfiera pas. Je glisserai les cachets avant qu’elle n’arrive. Ce sera très facile et elle dormira comme un bébé ! Et si par hasard, je dépassais la dose… nous dirons qu’elle a fait une tentative de suicide, ce qui accréditera notre version : cette fille est folle !

Hazel et Sadie applaudirent !

- Quant à vous, mes belles, par pitié, mettez moins de fond de teint ! Je vous jure que dans le Yorkshire on ne se maquille pas autant ! Faîtes un effort, je vous en supplie.

Les trois sottes oubliaient que Flora avait un ange gardien dans la maison. Rose. Qui entendit la conversation et prévint sa protégée.

- Ne disons rien, dit Flora, je vais les piéger ! Ce sera si drôle !

- Mais comment faire ? Il faudra que vous buviez votre thé devant Mabel !

- Tu ne rempliras pas trop les tasses. Je ferai semblant de boire, lentement, tranquillement. Elle n’y verra que du feu.

- Elle est rusée…

- Au pire… et bien tant pis ! Je lui dirai que tu as entendu. Je garderai ma tasse, nous lui dirons que nous allons faire analyser le thé, puis je l’accuserai… et bon débarras ! Si elle ose faire ça… je la mets dehors avec ses filles. Après tout, c’est MA maison.

Rose sourit avec volupté. Depuis le temps qu’elle attendait que Flora put rendre à sa belle-mère la monnaie de sa pièce…

Le jour dit, à 16h00, Mabel tapa dans ses mains :

- Les filles, commencez à vous préparer ! J’ai commandé un taxi pour 19h00. Flora, prenons une bonne tasse de thé à 17h00, veux-tu, pour nous donner un petit coup de fouet. Quel dommage que Sadie et Hazel n’aiment pas le thé… je me demande parfois si elles sont tout à fait anglaises. Il est vrai que leur père avait du sang danois…

Tandis que les deux sœurs s’affairaient intensément dans leur chambre, essayant, réessayant leurs tenues, choisissant un collier puis un autre, une coiffure puis une autre, une paire de chaussures puis une autre… Flora descendit tranquillement pour le thé, toujours en jean et long pull.

- Toujours pas prête ma chérie ? demanda Mabel déjà là, pas encore habillée pour la fête, mais le chignon dressé impeccablement, la tasse à la main.

- Nous avons encore beaucoup de temps devant nous… enfiler une robe, un coup de mascara, ce n’est pas bien compliqué. Je ne mets pas des tonnes de peinture comme mes chères sœurs.

Mortifiée, Mabel lui désigna sa tasse sur la table d’un signe de tête. Flora la saisit puis s’approcha de la fenêtre, s’absorbant dans la contemplation du jardin, ce qui lui permettait de faire semblant de boire sans que Mabel puisse réellement voir quelque chose. Mais comme celle-ci ne se doutait de rien, elle était tout à fait persuadée que la jeune fille était bel et bien en train d’avaler son breuvage.

- C’est bizarre, fit Flora, si amusée par la situation qu’elle se sentait audacieuse. Il a un drôle de goût, tu ne trouves pas ? Rose aurait-elle changé de marque ?

- Oui, je l’ai remarqué aussi, répondit Mabel sans se démonter le moins du monde. Un petit goût de poussière. Je verrai ça avec elle. Néanmoins, cela fait du bien.

- Le thé est une invention merveilleuse, confirma Flora, peu désireuse finalement de prolonger la conversation et de se sentir obligée de montrer sa tasse toujours à demi-pleine.

Mais Mabel semblait parfaitement confiante. Elle quitta la pièce l’air ravi.

- A tout à l’heure ma chère. 

Flora emporta les deux tasses à la cuisine et ne vida pas la sienne, demandant à Rose de la garder dans un coin, au cas où. Puis elle monta dans sa chambre, relut des documents concernant l’association des Mallentoy, puis se décida à enfiler sa robe, du même bleu que ses yeux. Puis elle commença à dompter sa longue chevelure blonde, ce qui fut plus difficile que prévu, malgré les tutos d’internet. De toute façon, rien ne pressait et Rose l’aiderait. Après. Après cette scène fabuleuse qu’elle avait préparée et attendait avec impatience de pouvoir jouer.

A 18h45, ces dames étaient en bas et Flora descendit en se tenant à la rampe de l’escalier, quelques mèches en bataille et le visage nu.

- Je ne suis pas prête ! Je ne me sens pas bien du tout… Je ne comprends pas… J’ai envie de dormir, dormir, dormir… Partez sans moi, je crois que ça ne va pas aller du tout…

- Oh ma chérie, quel dommage ! s’écria Mabel. Que se passe-t-il ? Veux-tu que j’appelle le médecin ?

- Non… Attendons demain. C’est juste que… je me sens soudain si fatiguée…

- Tu travailles trop, je te le dis toujours ! Plongée dans tes livres du matin au soir, et tu ne mets le nez dehors que pour te rendre à tes cours. Tu ne prends pas assez le soleil. Tu ne manges pas assez. Pas étonnant que tu sois à plat. Cela tombe mal, vraiment. Mais va te reposer. Une bonne nuit de sommeil, il n’y a que ça.

- Vous m’excuserez auprès de Lady Phyllis… demanda Flora en baillant et en s’écroulant dans le canapé du salon.

- Bien sûr ! Bien sûr ! A demain matin, chérie !

- Amu… sez… vous… bien… bredouilla Flora en s’allongeant.

Mabel et ses trois filles partirent, enchantées. Flora courut à la fenêtre pour s’assurer que le taxi les embarquait et démarrait, puis appela Rose, en sautant de joie.

- Ah quelle réussite, Rose ! Quelle réussite ! Nous les avons bien eues ! Et maintenant, vite, vite, aide-moi à me préparer.

Flora fut rapidement ravissante. Pas trop apprêtée, juste comme elle voulait. La robe bleue juste au-dessus du genou, le chignon un peu flou qui laissait s’échapper quelques petits cheveux fous, les strass bleu foncé qui rappelaient ses yeux… Rose se pâmait devant cette jeune princesse qu’elle considérait comme sa fille.

- Par contre, les talons… ouh la la…

Flora s’entraînait depuis trois semaines dans sa chambre et dans l’escalier et elle espérait que tout se passerait bien. Elle parvenait à garder l’équilibre et à marcher avec élégance (merci internet) mais ses pieds habitués aux baskets souffraient déjà d’un pareil traitement.

- Va, ma belle, va ! dit Rose en l’accompagnant vers le taxi, les larmes aux yeux. Le chauffeur fut si ébloui qu’il sortit pour ouvrir la porte à la jeune beauté qu’on aurait crue en partance pour un bal à Buckingham.

Dans la grande maison de Lady Phyllis, un brouhaha indiquait que le champagne était servi et que tout le monde en profitait. L’arrivée tardive de Flora ne passa pas inaperçue. Qui donc osait se présenter si longtemps après l’heure indiquée sur les cartons d’invitation ? Mais tous les visages qui se tournaient vers elle furent instantanément sous le charme de la jeune inconnue, de son sourire étincelant, et de yeux immenses, et de sa silhouette de rêve.

Lady Phyllis s’approcha…

- Je suis Flora, la belle-fille de Mabel.

- Oh mon dieu… fit la pauvre femme, stupéfaite de voir « l’autiste à lunettes et cheveux gras » tellement peu conforme au portrait qu’on lui avait fait. Même si sa gouvernante lui avait laissé entendre que « la petite Flora était une beauté ». Vous êtes si… si… Venez, mon enfant, je vais vous présenter.

Flora la suivit, salua, sourit, charma tout le monde par sa beauté, mais aussi par son esprit et son humour. Desmond de Mallentoy était émerveillé. Il put l’approcher et quand elle sut qui il était, elle se mit aussitôt à lui parler avec passion de leur engagement envers les animaux, de ses propres aspirations, de ses études… les deux jeunes gens discutaient avec enthousiasme.

De l’autre côté de la salle, Mabel et ses filles enrageaient.

- Il faut faire quelque chose, Maman ! Cette fille qui joue les princesses, qui nous méprise depuis toujours, qui se croit supérieure, qui ne veut jamais sortir tant le monde est trop laid pour elle… et la voilà qui se prend pour la reine du monde.

- Je sais, je sais, mes chéries… je suis exaspérée, je la hais. Nous allons réagir. Nous l’avons toujours présentée comme une asociale. Qu’elle est. Et qu’elle doit rester. Sadie, tu vas lui arracher ses boucles d’oreille, mets y toute la force que tu peux ; tu crieras qu’elle te les a volées, Hazel tu fais pareil pour la robe. Et moi j’enfonce le clou. Vous allez voir. Respirez à fond et on l’écrase, ce moustique gênant !

Elles se dirigèrent vers Flora et Desmond, comme un commando, gonflées de haine et de dépit. En quelques secondes, Flora fut en larmes, tenant son oreille droite sanglante tandis qu’Hazel s’acharnait sur sa robe, tout en lui écrasant le pied.

- Comment oses-tu faire ça ? Tu nous as volé toutes ces affaires ! Tu dis que tu détestes la terre entière, que tu hais tous ces gens qui sont selon toi idiots et ridicules, et tu débarques soudain tout sourire.

Mabel prit un ton contrit, vaguement angoissé.

- Mesdames, messieurs, je suis désolée de ce qui est en train de se passer. Mais faîtes attention. Notre petite Flora est une personne dangereuse ; elle n’a pas la permission de sortir. Elle est maniaco-dépressive depuis des années. Elle peut passer de la joie la plus exaltée à la plus terrible violence, envers elle ou les autres, en quelques secondes. Flora, as-tu pris tes cachets ? Tu sais que le docteur ne veut pas que tu quittes la maison…

La jeune fille s’enfuit à travers la foule interloquée. Mabel fit semblant de la suivre pour la mettre dans un taxi, en criant « Je reviens ! Pardonnez-moi ! Je m’assure qu’elle rentre bien à la maison » pendant que Sadie et Hazel, cette fois définitivement reines du bal, se firent une joie de répondre à toutes les questions qui fusaient. Autiste, bipolaire, limite schizophrène, oui, oui, hélas…

Heureusement pour Mabel, la gouvernante de Lady Phyllis n’était pas là, ayant profité de cette grande fête où du personnel de service était embauché spécialement pour l’occasion, pour prendre sa soirée.

L’incident jeta cependant un froid glacé sur la soirée. Mabel revint rapidement mais dut constater avec amertume qu’on la regardait, elle et ses filles, d’une drôle de façon. Lady Phyllis discutait avec Desmond et son père en jetant vers les trois femmes des regards soupçonneux. Desmond passa un coup de fil, sur les indications de Phyllis, puis il quitta la salle.

Lorsqu’il sonna à la porte de la grande maison, Flora assise sur le canapé pleurait à chaudes larmes. Rose regarda par la fenêtre de la cuisine :

- C’est un jeune homme…

Flora sourit.

Un an après cette histoire, Flora et Desmond se mariaient. Mabel et ses filles avaient quitté la demeure familiale et on n’entendit plus jamais parler d’elles.

Nouvelle extraite de Contes d'autrefois à la manière d'aujourd'hui

 

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13 février 2017

PANDORA - ANNE RICE (USA)

J'aime bien les histoires de vampires, et j'aime bien Anne Rice qui écrit souvent sur ce thème. Elle est l'auteure, entre autres, du célèbre Entretien avec un vampire, dont a été tiré le film avec Brad Pitt et Tom Cruise. Ce n'est pas tant le sang qui m'attire, ni l'immortalité de ces personnages, mais plutôt leur longévité et donc le récit de leur vie à travers les époques ! De roman en roman, je trouve ça épatant ! En ce sens, j'avais été un peu déçue par les Twilight (au cinéma, car je n'ai pas encore lu les livres) car cet aspect est très peu évoqué. 

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Je n'ai pas été déçue avec ce roman... puisque l'héroïne est née sous l'empire romain, avec beaucoup de détails politiques et religieux, sur tout le bassin méditerranéen. Et nous découvrons une "origine" très différente du mythe du vampire que celles auxquelles nous sommes habitués ! Le seul bémol finalement : c'est trop court ! Bien travaillé (il y a des thématiques passionnantes), cela aurait pu donner une histoire en trois tomes ! Dommage !  

Résumé

Le début semblera peut-être un peu ardu pour ceux qui ne la connaissent pas. Elle a l'habitude de prendre souvent les mêmes personnages, qui se croisent à travers ses livres. Elle évoque donc dans les premières pages Lestat, Armand, et d'autres... et le néophyte aura un peu de mal à suivre. Mais n'ayez crainte, ça ne dure que quelques pages ! Nous nous retrouvons ensuite à Rome, où nous allons apprendre comment Pandora, une jeune femme de la bonne société, voit sa famille assassinée par les sbires de l'Empereur, et doit fuir le pays. Disciple d'Isis, déesse égyptienne, elle est hantée par des rêves où elle boit du sang...

LE MYTHE DU VAMPIRE

Comme je lis régulièrement des romans sur les vampires, il est intéressant de réviser nos classiques. Alors, un vampire, c'est quoi ?

Le vampire fait partie des grandes créatures légendaires issues des mythologies, où se combinent de diverses manières l'inquiétude de l'au-delà et le mystère du sang. Suivant différents folklores et selon la superstition la plus courante, ce mort-vivant se nourrit du sang des vivants afin d’en tirer sa force vitale, ses victimes devenant après leur mort des vampires elles-mêmes. La légende du vampire puise ses origines dans des traditions mythologiques anciennes et diverses, elle se retrouve dans toutes sortes de cultures à travers le monde.

Diverses explications sont avancées au fil du temps pour expliquer l'universalité du mythe du vampire, entre autres la peur engendrée par les phénomènes de décomposition des cadavres, les enfouissements vivants, ou des maladies telles que la tuberculose, la rage et la porphyrie, ou encore le vampirisme clinique affectant les tueurs en série qui consomment du sang humain. Des explications scientifiques, psychanalytiques ou encore sociologiques tentent de cerner la raison qui fait que le mythe du vampire perdure à travers les siècles et les civilisations.

Le personnage du vampire est popularisé en Europe au début du XVIIIe siècle. Vers 1725, le mot « vampire » apparaît dans les légendes d'Arnold Paole et de Peter Plogojowitz, deux soldats autrichiens qui, lors d’une guerre entre l’Empire d'Autriche et l'Empire ottoman, seraient revenus après leur mort sous forme de vampires, pour hanter les villages de Medvegia et Kisiljevo. Selon ces légendes, les vampires sont dépeints comme des revenants en linceul qui, visitant leurs aimées ou leurs proches, causent mort et désolation. Michael Ranft écrit un ouvrage, le De masticatione mortuorum in tumulis (1728) dans lequel il examine la croyance dans les vampires. Le revenant y est complètement, et pour la première fois, assimilé à un vampire, puisque Ranft utilise le terme slave de vampyri. Par la suite, le bénédictin lorrain Augustin Calmet décrit, dans son Traité sur les apparitions (1751), le vampire comme un « revenant en corps », le distinguant ainsi des revenants immatériels tels que les stryges, fantômes et autres esprits.

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Le personnage charismatique et sophistiqué du vampire des fictions modernes apparaît avec la publication en 1819 du livre The Vampyre de John Polidori, dont le héros mort-vivant est inspiré par Lord Byron, Polidori étant son médecin personnel. Le livre remporte un grand succès mais c'est surtout l'ouvrage de Bram Stoker paru en 1897, Dracula, qui reste la quintessence du genre, établissant une image du vampire toujours populaire de nos jours dans les ouvrages de fiction, même s'il est assez éloigné de ses ancêtres folkloriques avec lesquels il ne conserve que peu de points communs.

Caractéristiques 

Selon la culture populaire, le vampire mord ses victimes au cou grâce à ses canines, laissant deux marques très reconnaissables.

Selon Claude Lecouteux, le mythe actuel est le résultat de « la stratification plus ou moins homogène » d'un grand nombre d'êtres et créatures surnaturels issus des divers folklores européens, en particulier slave. Les descriptions de vampires évoluent d'un pays à l'autre et d'une époque à une autre, mais des traits généraux peuvent être identifiés. Cette créature mort-vivante est universellement connue pour se nourrir du sang des vivants dès la nuit tombée, afin d'en tirer la force vitale qui lui permet de rester immortelle, ou plutôt non-soumise à la vieillesse. D'autres éléments indissociables sont le cercueil dans lequel il se réfugie au lever du jour afin de trouver repos et protection, et le cimetière qui forme son lieu de prédilection et son territoire. Il y pratique la « mastication » des linges enterrés avec lui. Dans de nombreuses légendes, le vampire se nourrit aussi d'excréments humains et de chair, y compris la sienne ; il pratique en effet l'automastication de sa chair et de ses vêtements. Le vampire possède enfin des canines pointues (ou crocs), ces dents lui servent à mordre ses victimes (traditionnellement au cou et durant leur sommeil) pour les vider de leur sang. L'apparence de la créature s'est construite au fil de ses apparitions dans les médias, par exemple, le port de la cape devenu indissociable de l'habillement du vampire est le résultat de l'esthétique recherchée au théâtre et au cinéma, afin d'en renforcer l'élégance et le côté inquiétant.

La figure moderne de la « vamp » est issue du mythe du vampire. Il s'agit d'une femme séduisante qui conduit l'homme à sa perte, souvent en lui volant son énergie vitale...

Transformation en vampire 

Les causes d'apparition des vampires varient beaucoup d'un folklore à un autre. Dans les traditions slaves et chinoises, un corps enjambé par un animal, particulièrement un chat ou un chien, peut devenir un mort-vivant. De même, un corps blessé et non traité au moyen d'eau bouillante peut devenir un vampire. Dans le folklore russe, les vampires passent pour être d'anciens sorciers ou des personnes s'étant rebellées contre l'église orthodoxe. La croyance populaire veut que chaque personne mordue par un vampire finisse par devenir vampire à son tour.

En ce qui concerne la littérature et la culture populaire, le vampirisme est souvent présenté comme le résultat d'une malédiction, et le vampire peut choisir de transmettre celle-ci lorsqu'il mord une victime. S'ensuit la transformation (plus ou moins longue et douloureuse) de la victime, l'un des premiers signes étant l'allongement des canines. Une autre méthode, toujours dans la culture populaire, passerait par un "échange de sang" : le vampire mord sa victime et se repait de son sang jusqu'à anémie avant de s'entailler une partie du corps (généralement le poignet/l'avant bras) afin de se faire saigner et glisser son sang dans la bouche de la victime qui subit alors une transformation lente et douloureuse, dans un état de léthargie proche de la mort avant de finalement devenir vampire.

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Identification

Le vampire est universellement reconnu par sa physionomie surnaturelle. Selon le folklore populaire, il est le plus souvent dépeint comme gonflé et rougeaud, parfois violacé, ou de couleur sombre. Ces caractéristiques sont attribuées à la consommation régulière de sang. En effet, du sang suinte de leur bouche et leur nez lorsqu'ils prennent du repos dans leurs cercueils alors que leur œil gauche demeure ouvert. À l'inverse, le vampire tel qu'il a été propagé par le cinéma, est blafard et pâle. Le comte Dracula du roman de Bram Stoker, par exemple, apparaît d'abord comme un vieillard élégant, puis retrouve sa jeunesse au fil de ses absorptions de sang humain. Le vampire est par ailleurs couvert du linceul avec lequel il a été enterré, alors que ses dents, ses cheveux et ses ongles peuvent avoir quelque peu poussé, bien que ses crocs ne soient généralement pas affectés.

Une tombe ouverte est un signe d'activité vampirique selon les folklores.

L'identification d'un vampire comporte quatre étapes, correspondant aux phases de ses manifestations. Il s'agit de reconnaître des phénomènes bizarres dans un premier temps, en général des décès en cascade suspects. Lorsque plusieurs personnes dépérissent de manière étrange, à la manière d'une épidémie, le vampire est invoqué. Dans La Famille du vourdalak de Tolstoï, il est dit que le « vampirisme est contagieux » et que des décès multiples en sont le signe. L'explication est d'ailleurs souvent celle de la maladie qui passait au Moyen Âge pour un signe d'activité vampirique ou de malédiction. Dès 1730, Jean Christophe Harenberg soutient que les vampires sont nés de l'imagination des malades, montrant que les signes du choléra mais aussi de la rage ou de la peste sont proches de ceux attribués aux vampires, comme le visage rubicond.

L'arrivée d'un étranger à la physionomie ou au profil étranges (claudication, denture de fer, incapacité à compter au-delà de trois, ancien métier exercé suspect — surtout ceux de boucher et de bottier) permet d'identifier un vampire. Chez les Slaves, les expressions « rouge comme un vampire » et « gros comme un vampire » attestent de cette stigmatisation des étrangers à l'allure suspecte.

Les formes du décès sont le moyen d'identification le plus répandu. Si le corps du défunt est souple, son visage rougeâtre ou ses yeux ouverts (ou mi-clos), il passe pour un vampire potentiel. L'identification du vampire est également permise par le repérage de sa tombe. Il existe ainsi un grand nombre de rituels destinés à les identifier : en Valachie, une méthode pour mettre au jour une tombe de vampire consiste à conduire un jeune enfant vierge monté sur un étalon lui aussi vierge, très souvent de couleur noire, excepté en Albanie où il est blanc. Le cheval est censé marquer un changement d'attitude à l'approche de la tombe. Par ailleurs, des trous apparaissant dans la terre au-dessus d'une tombe sont pris pour des signes de vampirisme. Les corps suspectés d'être ceux de vampires possèdent une apparence plus saine que prévu, mais ils présentent aussi plus de chair et moins de signes de décomposition. Un corps non décomposé après quelque temps en terre suffit à faire accuser le mort d'être un vampire, particulièrement pour la religion orthodoxe où la non-putréfaction est considérée comme un signe d'activité démoniaque, par opposition à la religion catholique qui y voit une intervention divine ou une béatification... De même, un corps nu signifie que le cadavre a dévoré son linge. Le fossoyeur est par conséquent l'expert privilégié dans l'identification des vampires. Dans quelques traditions, quand les tombes soupçonnées ont été ouvertes, les villageois ont souvent décrit le cadavre comme ayant du sang frais d'une victime partout sur son visage. L'une des preuves d'une activité vampirique réside aussi dans la mort inexpliquée de bétail ou dans l'apparition de lueurs au-dessus de la tombe0. Enfin, on peut reconnaître le vampire par les manifestations qu'il provoque, proches de celles d'un esprit frappeur comme le poltergeist : chutes d'objets lourds au plafond, objets qui bougent ou cauchemars.

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Facultés

Selon les mythes, légendes ou auteurs, le vampire dispose de forces ou de faiblesses différentes. Ainsi, dans le roman de Bram Stoker, les facultés de Dracula sont énumérées de façon précise par l'un des personnages, le docteur Abraham Van Helsing. Les films dans lesquels a joué Bela Lugosi ont développé l'idée que les vampires possèdent un pouvoir hypnotique et un don pour la séduction leur permettant, notamment, de séduire efficacement les femmes et de s'approcher plus facilement de leurs proies. Ces créatures pourraient également lire dans les pensées. Le cinéma a pris de notables libertés par rapport aux modèles littéraires et folkloriques, en particulier concernant la nature et le mode de vie du vampire. Ainsi, par exemple, ceux-ci se voient affublés de canines exagérément grandes et adoptent un comportement sensuel. 

Le vampire de fiction devient plus puissant avec l'âge, ce qui lui offre une plus grande résistance aux lieux saints ou à l'eau bénite par exemple. Il est très fort et rapide, doté d'une excellente vision nocturne. Il possède souvent la faculté de se changer en animal (thériomorphie), il peut s'agir d'un animal quelconque, uniquement du loup ou de la chauve-souris selon les auteurs, mais aussi de brume.

Protection contre le vampire  

Dans les folklores européens, la protection passe par des précautions lors du décès et de l'inhumation, la plus courante étant la décapitation. Il est aussi nécessaire de protéger son habitation. Plusieurs pratiques existent pour éviter qu'un mort ne revienne comme vampire, entre autres : enterrer le corps à l'envers, percer la peau de la poitrine (une façon de « dégonfler » le vampire dont le corps a gonflé), ou placer des objets comme une faux ou une faucille à ses côtés (la tradition impose d'enterrer des objets aiguisés avec le cadavre, afin qu'ils puissent pénétrer dans la peau si celui-ci se met à se transformer en revenant), ou de les placer à proximité de la tombe pour détourner les esprits. D'autres méthodes généralement pratiquées en Europe préconisent la coupe des tendons dans les genoux ou le placement de graines de pavot, de millet, ou de grains de sable sur le terrain alentour de la tombe d'un vampire présumé, et ce afin d'occuper la créature qui se voit obligée de compter les grains toute la nuit...

La décapitation est surtout préconisée en Allemagne et dans les pays slaves orientaux. Il s'agit alors ensuite d'enterrer la tête aux côtés du corps, entre ses jambes, afin d'accélérer le départ de l'âme et d'éviter ainsi la création d'un revenant. On peut aussi clouer la tête, le corps ou les vêtements du supposé vampire afin d'éviter qu'il ne se lève. Les gitans pensent que transpercer d'acier ou d'aiguilles de fer le cœur du défunt, et placer dans ses yeux, ses oreilles et entre ses doigts, des morceaux de fer (ou d'aubépine) lors de l'enterrement évite qu'il ne devienne un vampire. 

Il existe plusieurs objets censés repousser les vampires, notamment les fleurs d'ail (et non les gousses comme l'a popularisé le cinéma), dont l'odeur les indisposerait. Une branche de rosier sauvage, d'aubépine ou de verveine passent également pour être des protections contre les vampires en Europe, tandis que des branches d'aloe vera dans le dos ou près de la porte sont utilisées en Amérique du Sud. Asperger le sol de moutarde les éloigne également.

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Les objets sacrés comme le crucifix, le rosaire ou l'eau bénite sont aussi capables de les repousser ou de les blesser. Les vampires ne pourraient pas marcher sur un sol consacré comme celui des églises ou des temples, ni même traverser l'eau courante. Le miroir, dans lequel le vampire ne peut se refléter si on en croit le romancier Bram Stoker, est parfois un moyen de le repousser, mais ce rituel n'est pas universel. 

Le vampire est censé ne pouvoir entrer pour la première fois dans une habitation sans y avoir été invité par le propriétaire. Bien qu'on considère que le vampire est plus actif la nuit, il est rarement considéré comme vulnérable à la lumière du jour, contrairement à la tradition cinématographique où il ne supporte pas la lumière du soleil (mais n'est pas tué par elle).

Destruction des vampires 
 
Les moyens pour détruire les vampires sont nombreux et variés. Le vampire étant un mort-vivant, il est déjà mort et ne peut connaître le repos éternel qu'au moyen de pratiques spéciales, entre autres un pieu dans le cœur, un clou dans la tête, une décapitation ou une crémation. La tradition populaire réclamait parfois les quatre à la fois, puis l'enterrement à l'angle d'un carrefour (avec plusieurs variantes). Le corps est parfois démembré. En Roumanie, l'exécution d'un vampire est appelée la « grande réparation » et doit se dérouler aux premières lueurs de l'aube. L'officiant doit enfoncer d'un seul coup le pieu, faute de quoi le vampire peut ressusciter.

Les bois de frêne sont réputés efficaces pour détruire le vampire en Russie et dans les pays baltes. En Serbie, c'est plutôt l'aubépine ou le chêne en Silésie. Le vampire peut également être terrassé par un coup de pilum au cœur ou à travers la bouche en Russie et dans le Nord de l'Allemagne, ou dans le ventre dans le Nord-Est de la Serbie. De manière générale, la mise à mort du vampire est entièrement ritualisée.

Dans le premier film s'inspirant du roman de Bram Stoker, Nosferatu le vampire, Murnau n'indique qu'un seul moyen permettant d'éliminer le vampire : une femme au cœur pur doit faire oublier le lever du jour au comte. C'est de là qu'est née la croyance dans les effets nocifs des rayons du soleil sur les vampires, laquelle sera exploitée dans la plupart des films.

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Liens avec le monde animal  
 
Un certain nombre d'animaux sont en relation avec les vampires, notamment les chauves-souris vampires (trois espèces de la sous-famille des Desmodontinae) qui, dès leur découverte au XVIe siècle en Amérique du Sud, ont appartenu au folklore vampirique. Bien qu'il n'y ait pas de chauves-souris vampires en Europe, elles ont souvent été associées à la figure du revenant suceur de sang. Le comte Dracula est ainsi capable de se transformer en chauve-souris, motif repris abondamment dans le cinéma d'horreur. Un proverbe roumain veut que le Diable ait créé la chauve-souris, tandis qu'une légende du même pays rapporte que ces animaux sont maudits pour avoir mangé l'Eucharistie. Dans la tradition héraldique anglaise, la chauve-souris signifie la « conscience du pouvoir du chaos et des ténèbres ». Cette appellation de chauve-souris vampire est exagérée car l'animal est incapable d'attaquer un être humain...

La sangsue, le moustique, le candiru (« poisson vampire du Brésil »), les lamproies, la fourmi vampire de Madagascar et le pinson vampire se nourrissent de sang. Dans d'autres pays asiatiques et les Balkans, c'est le papillon qui peut s'avérer être vampire. Dans le roman Dracula, le comte prend la forme du loup plusieurs fois, commande ces animaux et en libère un du zoo de Regent's Park. D'après Estelle Valls de Gomis, le loup était chez le peuple ancêtre des Roumains, les Daces, un animal psychopompe chargé du transport des âmes entre le monde des vivants et celui des morts.

Histoire du vampire  

La consommation de sang est souvent associée aux anciennes divinités. La déesse indienne Kâlî était supposée se nourrir de sang, entre autres celui du sacrifice, ainsi que, dans l'Égypte antique, la déesse Sekhmet. Le dieu phénicien Baal et la divinité aztèque Tezcatlipoca se voyaient offrir des jeunes filles et des enfants en sacrifice. La civilisation perse est l'une des premières à évoquer le mythe de créatures buveuses de sang : il existe en effet des représentations de ces créatures sur des tessons de poterie. La Bible comporte des références au vampirisme, Moïse défendant à son peuple d'invoquer les esprits afin que ces derniers ne puissent revenir à la vie. Les Scythes buvaient le sang de leurs chevaux, les Huns répandaient le sang de leurs ennemis pour fertiliser la terre, et les rites magiques de plusieurs vieilles ethnies zouloues, amérindiennes et chinoises incluent l'appropriation de la force de l'ennemi par l'absorption de son sang. Dans l'ancienne Babylonie et en Assyrie, le mythe de Lilith semble être la première histoire de vampire. Il a été repris par la démonologie hébraïque. Redoutée et haïe, Lilith passait pour vampiriser le sang des nouveau-nés et s'abreuver au corps des hommes.

Plusieurs femmes de la mythologie grecque partagent des caractéristiques vampiriques, telles Circé qui prépare des philtres à base de sang humain, et Médée un philtre rajeunissant à partir du même ingrédient. En effet, en Grèce antique, les « ombres » et spectres du royaume d'Hadès sont friands du sang des victimes. Les Grecs craignaient l’errance de leur âme sur Terre s’ils n’étaient pas enterrés par leur famille ou leurs amis, car le repos définitif était permis par l’incinération seule. Les philosophes Aristée, Platon et Démocrite soutenaient que l'âme peut demeurer auprès des morts privés de sépulture. Les âmes malheureuses et errantes se laissent alors attirer par l'odeur du sang. Les devins se servaient alors de ces âmes pour deviner les secrets et les trésors. Ayant connaissance de leur présence, les hommes cherchèrent des moyens pour les apaiser ou les contrer. 

Dans l'Empire romain, il est prescrit que les corps ne doivent pas être laissés sans sépulture. Les tombes devaient être protégées contre les voleurs, profanateurs et ennemis, qu'ils soient naturels ou surnaturels. Les violations étaient considérées comme sacrilèges et punies de mort. 

Au XIIe siècle, les vampires étaient censés être si nombreux en Angleterre qu'ils étaient brûlés pour calmer l'angoisse populaire. De même, au XVe siècle, les épidémies de peste sont l'occasion pour la population (surtout en Europe de l’Est) d'une frénésie anti-vampire. 

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Vlad III Basarab, dit « Ţepeş » (« l'Empaleur » en roumain) ou encore « Drăculea » (Le latin draco a donné drac en roumain, désignant à la fois le dragon et le diable) est désormais fortement associé au mythe du vampire en raison de l'amalgame commis entre cette personnalité historique du XVe siècle et le personnage littéraire de Bram Stoker dans l'ouvrage In Search of Dracula (1974) de Radu R. Florescu and Raymond T. McNally, deux universitaires de Boston. La source de la légende est une propagande lancée à l'époque contre le prince, qui pour être sanguinaire ne l'était pourtant pas davantage que ses détracteurs contemporains... Des luttes de pouvoir de l'époque, il nous reste ces écrits plus ou moins diffamatoires qui ont fait entrer Vlad III Basarab dans l'histoire : il aurait entre autres fait empaler 20.000 soldats turcs et dîné dans un charnier. Il reste connu dans l'imaginaire collectif sous le nom de Vlad L'Empaleur, et à sa mort, aurait été décapité afin que sa tête soit promenée au bout d'une pique dans toute la région. Le patronyme « Drăculea » de ce prince a été repris dans le roman Dracula de Bram Stoker. Les nombreuses reprises littéraires et cinématographiques ont fini par faire de Dracula un personnage de la culture populaire mondiale. Historiquement, Vlad était un prince chrétien orthodoxe membre de l'Ordre du dragon depuis l'adhésion de son père, Vlad II le Dragon, d'où le nom de Draco.

Au XVIe siècle, la comtesse Élisabeth Báthory aurait grandement inspiré les légendes de vampires. Cette aristocrate hongroise aurait torturé et tué un nombre incertain de jeunes filles. Des légendes prétendent qu'elle les tuait dans le but de se baigner dans le sang de ses victimes afin de rester éternellement jeune. Toutefois, ces histoires ont été largement écartées par les historiens modernes, qui penchent plutôt pour des accusations diffamatoires pour raisons financières, mais elles subsistent dans les croyances populaires.
 
La simultanéité entre l'émergence du vampirisme et la fin de la chasse aux sorcières suggère que les vampires prennent le rôle de boucs émissaires de ces dernières à la fin du XVIIe siècle. Le phénomène du vampirisme prend, dans la première moitié du XVIIIe, une ampleur considérable, avec deux cas parmi les plus célèbres : ceux de Peter Plogojowitz et d'Arnold Kol Paole, en Serbie. Le contexte social est déjà dominé par la peur du vampire. En effet, lors de l'épidémie de peste qui ravage la Prusse orientale, en 1710, les autorités mènent systématiquement des enquêtes sur les cas de vampirisme signalés, n'hésitant pas à ouvrir les tombes. Le mot « vampire » apparaît ainsi pour la première fois en 1725, lorsqu'un rapport présente l'exhumation du récemment mort Peter Plogojowitz, un paysan serbe, cas qualifié par la suite de « vampire historique ». Plogojowitz est mort à l'âge de 62 ans, mais il serait revenu hanter son fils pour avoir de la nourriture. Après que son fils a refusé de lui en donner, il est retrouvé mort le jour suivant ; d'autres morts suspectes conduisent à accuser l'esprit de Plogojowitz. Le cas d'Arnold Paole, soldat et paysan autrichien mort en 1726, est également bien documenté. Il aurait été attaqué par un vampire et est mort en faisant les foins. Après sa mort, des proches meurent dans les environs, morts attribuées à l'esprit de Paole. Il passe pour être à l'origine de deux épidémies de « vampirisme » dont la seconde, en janvier 1731, a fait l'objet d'un rapport circonstancié par le médecin militaire Johann Flückinger. Ce rapport est abondamment discuté, en particulier par l'empereur d'Autriche Charles VI qui suit l'affaire.

D'autres cas sont relatés en Europe.


En France cet engouement pour le phénomène atteint son apogée au XVIIIe siècle. Néanmoins de vives critiques de la part des érudits viendront vite prendre le contrepied de ces superstitions, si bien qu'une multitude de savants, philosophes et mêmes d'hommes d'église incitèrent la population à revenir à la raison et condamnèrent à travers de nombreux textes la manifestation de ce mythe en France. En 1764 dans l'article "Vampires" de son Dictionnaire philosophique paru en 1764, Voltaire condamna avec un humour caustique cette superstition. Il déclara entre autres qu'il "existait bel et bien des hommes d'affaires qui sucèrent en plein jour le sang du peuple, mais ils n'étaient point morts, quoique corrompus".  

La controverse cesse lorsque Marie Thérèse d'Autriche envoie ses médecins personnels, Johannes Gasser et Christian Vabst, pour enquêter sur le cas de vampirisme supposé de Rosina Polakin dont le cadavre est exhumé à Hermersdorf, en 1755. Ils concluent que ceux-ci n'existent pas, et, à la suite de cette déclaration, une loi interdit l'ouverture des tombes pour chasser les vampires. En dépit de cette loi, la croyance dans les vampires a perduré dans les folklores. 

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Le mythe du vampire réapparaît, aux XIXe et XXe siècles, à travers le roman, la bande dessinée et le cinéma, sous la forme de personnages charismatiques et doués de séduction, mais aussi dans les croyances populaires. Par exemple, au début des années 1970, la presse locale anglaise diffuse la rumeur selon laquelle un vampire hanterait le cimetière d'Highgate, à Londres. Des chasseurs de vampires amateurs envahissent alors les lieux et plusieurs livres réutilisent l'événement, dont celui de Sean Manchester, qui ensuite prétendra en avoir exorcisé un et détruit un cercle de vampires. Des événements mettant en scène des vampires proviennent également des autres continents. Ainsi, une rumeur évoquant l'attaque de vampires court au Malawi de fin 2002 à début 2003, rumeur qui se fonde sur la croyance que le gouvernement d'alors aurait été en collusion avec des vampires.

Certaines sociétés secrètes continuent à faire perdurer la croyance aux vampires, dans la continuité des enseignements d'Aleister Crowley ou d'Anton LaVey notamment. Les adeptes de la sous-culture du gothique montrent une fascination pour la figure du vampire et le "style de vie vampire" est un terme contemporain désignant une communauté dont les membres consomment du sang, visionnent des films d'horreur, lisent les romans d'Anne Rice et apprécient le style victorien. 

Les sociétés anti-vampires sont encore actives en 2012, de même que les centres de recherches consacrés au vampirisme, dont un qui a mis au point un « sérum antivampires » en 1994. Rien qu'aux États-Unis, il y aurait une cinquantaine de fan clubs de ces créatures forts de plus de 50.000 membres, dont plus de 750 personnes s'identifiant comme des vampires en 1996.

En 2006, deux professeurs de physique de l’University of Central Florida, C. J. Efthimiou et S. Gandhi, écrivent un article dans lequel ils montrent qu'il est mathématiquement impossible que les vampires existent, se basant sur une progression géométrique. Selon eux, si le premier vampire était apparu le 1er janvier 1600 et s'il devait se nourrir au moins une fois par mois (ce qui est beaucoup moins que ce qui est évoqué dans les différents folklores), et si chacune de ses victimes devient à son tour un vampire, alors, en l'espace de deux ans et demi, la moitié de la population humaine serait transformée en vampires...

En août 2011, des scientifiques de la Stanford University publient un article montrant que le sang de souris jeunes peut régénérer le cerveau de souris âgées en injection intraveineuse directe, et vice versa : les souris jeunes voient leurs cerveaux vieillir lorsque leur sang se mélange à celui de leurs congénères plus âgés. Une telle découverte, physiologiquement valable chez l'Homme, apporte peut-être un éclairage nouveau sur le mythe du sang réjuvénateur.

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Plusieurs causes rationnelles peuvent expliquer de nombreux cas de supposés vampirisme ou ont pu alimenter les fictions les concernant. Différentes pathologies longtemps inexpliquées ont pu contribuer à l'édification des légendes concernant les vampires et dessiner leurs spécificités. Des phénomènes physiques ont également été mis en avant pour expliquer les étrangetés du vampirisme supposé.
 
*** Plusieurs signes de décomposition des cadavres étaient pris comme des marques de vampirisme. Les phénomènes gazeux ou de changements de couleurs de l'épiderme, comme la lividité cadavérique survenant lors de la décomposition du corps, sont ainsi autant de manifestations d'une activité surnaturelle pour d'anciennes cultures. La marque de gonflement du corps lors de sa décomposition, résultat de l'accumulation des gaz organiques, produit un son semblable à celui d'un gémissement. Il en est de même lorsque ces gaz font vibrer les cordes vocales, provoquent des flatulences ou un saignement sortant de la bouche des morts. Après la mort, la dilatation des fluides provoque également l'explosion des racines des cheveux, donnant l'impression que ces derniers continuent à pousser alors que les phanères cessent de croître à la mort. La peau se rétracte notamment autour des follicules pileux et les muscles horripilateurs se durcissement, ce qui donne l'impression qu'ongles, poils et cheveux poussent après la mort. La morphologie de la peau et du nez se modifie par ailleurs, ce qui peut être interprété comme une régénération de ces parties du corps.

*** Le mythe du vampire a longtemps été expliqué comme étant le résultat d'enterrements prématurés de personnes encore vivantes. Les croyances évoquent en effet des sons provenant des cercueils. D'autres éléments ont pu alimenter les légendes, tels que des cadavres bien préservés dans des terres riches en arsenic, substance qui favorise leur conservation.

*** La tuberculose est souvent prise pour être la maladie génératrice de vampirisme car, à l'instar de la forme pneumonique de la peste bubonique, elle associe divers symptômes (sons produits par l'affaissement des tissus des poumons et effusion de sang sur les lèvres) passant pour vampiriques. La tuberculose possède un mode de propagation qui ressemble beaucoup à certains récits de vampirisme. D'autres pathologies proches possèdent des symptômes pris pour du vampirisme, telles le lupus erythematosus, la catalepsie ou encore la porphyrie, déficit d'une des enzymes intervenant dans la dégradation de l'hémoglobine qui peut entraîner un rougissement de l'urine après exposition à la lumière ou se traduire par une hyperpilosité. On peut citer également la xeroderma pigmentosum. Les individus atteints ne peuvent s'exposer aux rayons solaires, sous peine de voir apparaître de graves lésions au niveau de la peau ; la peau acquiert aussi une couleur très pâle du fait d'un bronzage totalement inexistant. 

La rage a été évoquée pour expliquer le mythe du vampire, car elle présente de fortes similitudes dans les symptômes et les comportements de ceux qui en sont atteints : chez les animaux, comportement agressif notamment par la morsure, hyperesthésie (sensibilité excessive des sens, à la lumière ou aux odeurs, par exemple), alors que chez les hommes, teint pâle (l'hypersensibilité à la lumière empêchant de sortir au soleil), aquaphobie (due à une hypersensibilité à l'eau)... En outre de ces symptômes qui suggèrent des similitudes avec les légendes sur le vampirisme, la rage se propage entre autres par la morsure d'animaux, notamment de chauves-souris vampires. Juan Gómez-Alonso, neurologue au Xeral Hospital de Vigo en Espagne, a montré que l'hypersensibilité à l'ail et à la lumière sont des symptômes rabiques. La maladie peut aussi provoquer des atteintes cérébrales qui perturbent les cycles du sommeil et entraînent une hypersexualité. Enfin la rage pousse le malade à mordre ses congénères et à avoir un filet de sang à la bouche.

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En 1985, le biochimiste David Dolphin propose une explication du folklore vampirique au moyen de la porphyrie. Notant que la maladie peut être traitée par l'injection intraveineuse de molécules d'hème (sang), il a suggéré que la consommation de grandes quantités de sang par des personnes supposées vampires s'explique par un besoin d'équilibrer leur métabolisme. Ainsi, les vampires seraient les victimes de porphyrie cherchant à combler leurs déficits en hème, afin de soulager leurs symptômes, en buvant du sang. La théorie de Dolphin a été récusée scientifiquement. En dépit de son manque de rigueur, la théorie de Dolphin a eu un fort retentissement médiatique et est entrée dans la croyance moderne.

*** Une pathologie rare appelée « vampirisme clinique » ou « syndrome de Renfield » est un comportement qui consiste en l'ingestion de sang, humain ou animal. Elle naît généralement de l'ingestion accidentelle de son propre sang durant l'enfance (à la suite d'une blessure par exemple) et peut mener à la zoophagie puis au vampirisme sur des êtres humains. Ce comportement est le symptôme d'une affection psychiatrique qui conduit à un ensemble de pratiques déviantes, telles la nécrophagie, la nécrophilie et le nécrosadisme, et un certain nombre d'affaires criminelles y sont liées. Selon le psychiatre Richard Noll, la représentation du sang est liée, dans cette maladie, à la croyance en des pouvoirs mystiques ou surnaturels qui peuvent expliquer les folklores autour du vampire et qui rattachent ces symptômes à la schizophrénie. Selon la psychiatrie moderne, ces types de déviants sont des pervers narcissiques, figure que symbolise au mieux le mythe du vampire. Toutefois, l'absorption de sang ne relève pas forcément de la psychopathologie : jusqu'au début du XXe siècle en France, les médecins conseillent en effet aux anémiques de boire du sang frais, par exemple celui recueilli dans les abattoirs...

Psychanalyse et symbolique du vampire 
 
En 1931, dans son essai de psychanalyse intitulé Le Cauchemar, Ernest Jones relève que le vampire est un symbole des pulsions inconscientes et de défense psychique. Le mythe a à voir avec les désirs infantiles pour le psychanalyste, en particulier des désirs incestueux vis-à-vis du mort. La peur du revenant est la peur des vivants de voir certains contenus inconscients refoulés revenir à la conscience, ce qui explique selon Jones pourquoi le vampire revient souvent hanter des proches parents. Le désir de sucer le sang peut être assimilé à du cannibalisme. Jones pense ainsi que lorsque certaines pulsions sont réprimées, la régression s'exprime par du sadisme, notamment au stade anal.

Selon Freud, la répression est liée au développement de pulsions morbides. 

Comme le font remarquer beaucoup d'auteurs, le folklore vampirique (dents rétractiles, baiser qui devient morsure, etc.) est une métaphore de l'acte sexuel ou, selon Jacques Lacan, du désir de succion de la mère, et le fait d'être séduit par le vampire s'apparente symboliquement à un viol puisque les canines pointues, caractéristiques du vampire moderne, permettent de transpercer la peau de la victime tout comme le sexe permet de la déflorer lors d'un viol. Les canines, qui se mettent à pousser chez la personne atteinte de vampirisme selon la croyance populaire, sont un symbole phallique universel, mais aussi la première marque d'agressivité : les dents qui se mettent à pousser chez l'enfant lui permettent pour la première fois de provoquer la douleur en mordant.

La réutilisation du mythe du vampire au XXe siècle n'est pas sans connotations politiques et idéologiques. Dès 1741, en Angleterre, le mot « vampire » prend le sens de « tyran qui suce la vie de son peuple », puis Voltaire affirme que « les vrais vampires sont les moines qui mangent aux dépens des rois et des peuples ». La métaphore est perpétuée par Karl Marx qui voit dans les capitalistes des suceurs de sang 158, puis par Hans W. Geissendörfer, dans Jonathan, les vampires ne meurent pas (1970), qui identifie Dracula à Hitler. 

Le vampire est un personnage récurrent de la bit-lit (littéralement, « littérature mordante »), sous-genre littéraire de la fantasy urbaine apparu dans les années 2000. Le vampirisme a pu être récupéré par le roman policier, par exemple dans Un lieu incertain de Fred Vargas (2008). Le thème du Vampire ne fait plus seulement partie du roman populaire ; il est désormais considéré comme un archétype qui peut être analysé sérieusement, et d'un point de vue sociologique, psychanalytique ou sexuel (comme l'explique Antonio Dominguez Leiva : « Le vampire se refuse au stade génital : la morsure tient lieu de coït, et l'effusion de sang fait figure de dépucelage toujours renouvelé. »... on ne peut s'empêcher de penser à la saga Twilight...  

 

 

 

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11 février 2017

ANNE RICE (USA)

Anne Rice, née Howard Allen O'Brien le 4 octobre 1941, est une écrivaine américaine, auteure de romans fantastiques, nouvelles érotiques et de livres à thèmes religieux. Près de 100 millions d'exemplaires de ses ouvrages ont été vendus, ce qui fait d'elle un des auteurs les plus lus des temps modernes.

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Biographie 

Elle passe la plus grande partie de sa vie à La Nouvelle-Orléans en Louisiane, où se déroule la majorité de ses histoires. Elle est la seconde fille d'une famille américano-irlandaise catholique ; sa sœur, Alice Borchardt, est aussi devenue un auteur célèbre. À propos de son nom inhabituel, elle a indiqué : « Mon nom de naissance est Howard Allen parce qu’apparemment, ma mère pensait que c’était une bonne idée. Mon père s’appelait Howard, et elle voulait m’appeler comme lui, croyant que c’était une chose très intéressante à faire. Elle était un peu bohémienne, un peu cinglée, un peu géniale, et une sacrée professeur. Et elle avait dans l’idée qu’appeler une femme Howard lui donnerait, dans ce monde, un avantage peu commun. »

Howard Allen devient « Anne » Allen lors de son premier jour d'école. Quand une religieuse lui demande son prénom, elle répond « Anne », considérant que c'était joli. Sa mère, qui est avec elle, la laisse faire sans la corriger.

En 1959, elle est diplômée du lycée Richardson, et enchaîne à l'Université du Texas pour femmes à Denton et plus tard au North Texas State College. Elle épouse Stan Rice, son amour d'enfance, qui devient professeur à San Francisco. De 1962 à 1988, Anne Rice vit et travaille dans la région de la baie de San Francisco, où elle poursuit ses études à la San Francisco State University.

Anne Rice a baigné durant toute son enfance dans la culture de La Nouvelle-Orléans — faite de vaudou et d'autres croyances — propice à l'élaboration de récits extraordinaires. Elle s'inspire de ce qu'elle a toujours connu, et à travers ses romans se dessine un hommage constant à la ville qu'elle chérit plus que tout.

En 1966, le couple a une fille, Michèle, qui meurt le 5 août 1972 à la suite d'une leucémie. La mort de sa fille plongé Anne Rice dans un profond désespoir et c'est pour s'en sortir qu'elle écrit son premier succès : Entretien avec un vampire.

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En 1978, le couple a un fils, Christopher. La famille revient s'installer à La Nouvelle-Orléans. Grâce à son succès d'auteur, Anne Rice peut emménager dans la maison dont elle rêvait depuis toujours, à Garden District, un quartier de la ville. Cette maison est celle que la romancière décrit, trait pour trait, dans le premier tome des Chroniques de sorcières, la maison des Mayfair.

En 1998, elle retourne à l'Église Catholique, après plusieurs années où elle se déclarait athée. Elle annonce qu'elle n'a pas renoncé pour autant à écrire les mêmes livres qu'avant... En 2010, elle annonce qu'elle s'est convertie à une foi chrétienne « indépendante ». En effet, elle se dit dégoûtée du catholicisme, qu'elle décrit comme un groupe querelleur, belliqueux et hostile. Elle n'admet pas, entre autres, le rejet de l'homosexualité (elle combat ardemment au nom des homosexuels et son fils, Christopher Rice, est ouvertement homosexuel).

Le 30 janvier 2004, elle met la plus grande de ses trois maisons en vente et annonce quitter La Nouvelle-Orléans où elle dit vivre seule depuis la mort de son mari le 9 décembre 2002. « Je simplifie ma vie, ne pas trop posséder, c'est le but principal », indique-t-elle. Elle part s'installer en Californie, dans le désert, où elle vit encore aujourd'hui. En raison de sa santé précaire, elle se déplace très peu, mais reste en contact avec ses fans via Internet.
 
Œuvres 

Série Les Infortunes de la belle au bois dormant (érotique)

  • L'Initiation
  • La Punition
  • La Libération
  • Beauty's Kingdom, 2015

Série Chroniques des vampires 

  • Entretien avec un vampire
  • Lestat le vampire
  • La Reine des damnés
  • Le Voleur de corps
  • Memnoch le démon
  • Armand le vampire
  • Merrick
  • Le Sang et l'Or
  • Le Domaine Blackwood
  • Cantique sanglant
  • Prince Lestat

Série Les Nouveaux Contes des vampires 

  • Pandora 
  • Vittorio le vampire 

Série La Saga des sorcières Mayfair

  • Le Lien maléfique
  • L'Heure des sorcières
  • Taltos, Pocket

Série Christ the Lord (non traduit en français)

  • Out of Egypt
  • The Road to Cana
  • The Kingdom of Heaven

Série Les Chansons du Séraphin 

  • L'Heure de l'ange,  
  • L'Épreuve de l'ange 

Série Les Chroniques du don du loup 

  • Le Don du loup 
  • Les Loups du solstice

Romans indépendants 

  • The Feast of All Saints, non traduit en français
  • La Voix des anges
  • Exit to Eden, non traduit en français
  • Belinda, non traduit en français
  • La Momie
  • Le Sortilège de Babylone
  • Le Violon 

Nouvelle

  • Le Maître de Rampling Gate, parue dans le recueil Dernières nouvelles de Dracula

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07 février 2017

LE JOURNAL - LES CONTES BARBARES

Parallèlement à Mary Stuart, j'écrivais des nouvelles... dans un tout autre style, pour me changer les idées, car j'étais plongée dans le XVIe jusqu'au cou. Des petits récits parfois ambigus, entre fantastique et psychologie. Egalement confiés à manuscrit.com... avec le même succès ! J'ai pris beaucoup de plaisir à les inventer et à les rédiger. Franchement, il y en a plusieurs que je trouve très bien ! Cela dit, cela fait maintenant plusieurs années que je ne me suis pas relue, donc un de ces jours, je vais m'y replonger, avec un oeil neuf, comme si j'étais un lecteur lambda (je sais... ce n'est guère possible) pour voir ce que ça donne.

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Si vous êtes argentés, elles sont en vente chez Amazon (mais je ne gagne rien, il faudrait que j'en écoule des centaines !), comme les Mary Stuart : Contes barbares.

J'étais assez contente de mon titre qui, à l'époque, a priori, n'avait encore jamais été utilisé (je vérifie, c'est la moindre des choses, mais je n'ai pas non plus d'autre outil que Google, faut pas rêver)... pourtant depuis je le vois repris (volontairement ou non) partout ! Grrr...

Je me suis aperçue que la nouvelle était un genre qui m'allait bien. J'ai tellement d'idées en tête que j'ai du mal avec le roman, qui prend un temps fou et vous oblige à côtoyer les mêmes personnages pendant des mois. 

Si aujourd'hui je retente l'écriture, ce sera via la nouvelle. Des nouvelles de toutes sortes qui balaieront mes sujets fétiches : histoire, fantastique, romanesque.

 

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04 février 2017

TROISIEME HUMANITE 3 : LA VOIX DE LA TERRE - BERNARD WERBER (FRANCE)

Cette trilogie, qui se termine donc avec ce tome, est époustouflante. Quelle imagination ! Et quel message sur notre société... Tout y passe, absolument tout. Avec tous nos délires : la voie religieuse, la voie capitaliste libérale à outrance, la voie du féminisme, la voie de l'éternelle jeunesse, la voie des micro-humains (pour moins d'impact écologique), la voie des robots, la voie de la colonisation d'une autre planète... et puis la voie de la Terre (avec un jeu de mots dans le titre... où il évoque la voix avec un X)... Waouh. C'est juste waouh. J'ai dévoré cette trilogie d'anticipation, brillante et inventive.

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Résumé

Les sept visions antagonistes du monde continuent à s'affronter au travers de cette partie d'échec à taille réelle ; mais la terre qui veut aussi faire partie du jeu, vient à son tour mettre son grain de sel, quelle vision de l'avenir triomphera ?

Commentaires

Le récit se structure, comme pour les tomes précédents, au travers de l'alternance de quatre formes principales :

  • Articles de L'Encyclopédie du savoir relatif et absolu.
  • Passage de conscience de Gaïa symbolisé par un monologue en italiques.
  • Chapitres narratifs proprement dits.
  • Séquences informations sous forme de dépêches.

Les évènements décrits dans ce roman ne peuvent être compris que sous l'éclairage et la mise en perspective des tomes I et II de la trilogie qu'ils représentent. De plus l’enchaînement de l'intrigue n'est pas linéaire et comprend un enchevêtrement de plusieurs récits qui s'entrecoupent dans l'histoire pour se compléter. Ainsi pour comprendre la trame narrative, plusieurs éléments sont à prendre en compte :

Le monde décrit la cohabitation des humains (les « Grands ») et des Micro-Humains ou « Homo-Metamorphosis » de 17 centimètres "créés" par David Wells et d'autres scientifiques, et l'émancipation de cette nouvelle espèce humaine au sein des Nations Unies. Ils ont un petit État du nom de Microland qui se situe dans les îles Flores (Açores) ; leur capitale est Micropolis. Le terme générique pour appeler un Micro-Humain est Emach, ils se reproduisent en pondant des œufs...  

Il existait autrefois une race de géants (17 m de haut) qui vivaient il y a plusieurs milliers d'années, l’homo gigantis a été reconnu après la découverte d'un squelette géant par Charles Wells au début du premier tome. Ces géants seraient en fait les Atlantes et seraient aussi les créateurs des humains de taille normale. Ils ont été décimés par leurs créatures, lors d'affrontements, mais ils ont toutefois laissé un héritage conséquent qui joue un rôle important dans la suite de l'histoire : les pyramides.

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L'auteur

Le récit évolue selon un antagonisme sur des enjeux idéologiques et géopolitique mondiaux, représentés par un jeu d'échec heptagonal qui compte en réalité huit joueurs. Qui gagnera la partie ?

  • Les blancs : les capitalistes (consumérisme et jouissance, au détriment de toute une frange de population).
  • Les verts : les religieux (et le fanatisme).
  • Les bleus : l'informatique et les robots.
  • Les noirs : les spatiaux (colonisation d'autres planètes).
  • Les jaunes : le rallongement encore et encore de la vie.
  • Les rouges : les féministes.
  • Les mauves : les micro-humains (leur petite taille a beaucoup moins d'impact écologique).
  • Les marrons : la Terre.

Gaïa est la version personnifiée et consciente de la planète Terre, elle est au centre de l'histoire. Son but à l'origine est d'élever ses « parasites » (au début les fourmis, puis par la suite les humains). L'autre objectif de Gaïa est de parvenir à prendre contact avec ses locataires. 

A travers le projet utopiste de l'évolution de l'humanité voulue par David et les autres joueurs, il s'agit de mettre en avant une évolution qui n'est plus subie, mais agissante grâce aux moyens techniques mis en œuvre.

D'après Wikipédia

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29 janvier 2017

NOUVELLE : JEANNE, 1764

 JEANNE, 1764

Bien qu’en ce début de mois de mars, on n’aurait pu décemment évoquer le printemps, le soleil était si radieux ce jour-là et la température si douce que Jeanne, en dépit des avis des médecins et de ses compagnes, et même de Louis venu s’inquiéter de sa santé en fin de matinée, décida de faire une promenade dans les allées du parc pour profiter de cette belle lumière et de la tiédeur de l’atmosphère. Elle toussait depuis l’automne et elle étouffait sous les conseils de tout un chacun qui s’avéraient au final plus inefficaces les uns que les autres. Et elle n’en pouvait plus de rester enfermée dans ses grands appartements, luxueux mais si froids, à deux pas des bavardages ininterrompus auxquels elle ne souhaitait pas prendre part et dont la futilité accentuait son sentiment de solitude.

Elle prit soin de se couvrir chaudement, pria ses dames de compagnie de se tenir à distance, car elle n’avait pas envie de parler, et cette balade charmante au milieu des arbres et des parterres de fleurs savamment arrangés lui fit grand bien, comme un petit espace de liberté et de bonheur tout simple. Ce sentiment ne dura guère. Le soir la trouva extrêmement lasse et elle repoussa son repas, n’ayant pas faim. Elle ne voulait pas se coucher pour autant, malgré son front fiévreux, ce serait s’incliner devant la maladie. Elle décida de rester un moment dans son salon, tout près de la cheminée, tranquillement, et de donner libre cours à ses pensées. Ses quintes de toux l’épuisaient et le sang dans ses mouchoirs ne laissait rien augurer de bon. Elle avait déjà vu nombre de ses amis mourir de maladies de poumon, peut-être ses jours étaient-ils comptés à elle aussi. Ce soir-là, mélancolique, elle avait envie de se remémorer sa vie, toute sa vie, comme si elle feuilletait ce grand album de souvenirs avant que peut-être il ne se referme plus tôt qu’elle ne l’aurait désiré. En dépit des épreuves, en dépit des difficultés, il lui semblait avoir eu une bonne vie, elle se le répétait sans cesse.  

Elle avait encore froid. D’ailleurs, elle avait toujours eu froid à Versailles et en cet immense palais mal chauffé, il n’était guère étonnant qu’on attrape le mal. Elle n’aimait pas se plaindre au roi, qui l’avait tant gâtée, mais le seul reproche qu’elle osait exprimer depuis toutes ces années, c’était sa crainte du froid, cet air comme chargé d’eau, qui ne disparaissaient guère qu’en juillet et août. Dans ces vastes et hautes pièces que Louis lui avait allouées, le chauffage était bien difficile et il ne fallait pas quitter la proximité du foyer des cheminées. Dès qu’on s’en éloignait, un air glacial vous pénétrait. On avait alors l’impression que les tissus des vêtements, mais aussi les tentures et le linge de lit, absorbaient une partie de l’humidité ambiante. Elle le ressentait d’autant plus qu’elle avançait en âge… et que le roi ignorait sa couche. Le soir, on bassinait son lit, et il était plaisant de s’y engouffrer, mais rapidement elle grelottait, réclamait d’autres couvertures et le contact des draps devenait désagréable. Il n’est pas facile de vieillir, se disait-elle. Il lui semblait qu’en ses vingt ans, elle supportait beaucoup mieux l’hiver et ses tracas. Non qu’elle soit déjà vieillarde, mais il fallait bien admettre que son dos et ses articulations la faisaient désormais souffrir, des maux qui n’existent pas quand on est encore jeune fille, jeune femme, pleine de vie, d’énergie, de joie et si apte aux transports amoureux.

Jeanne ne voulait cependant pas pleurer sur son sort, elle avait été tant choyée, depuis son enfance. Son grand et unique amour était toujours auprès d’elle, ou presque, et même si elle ne pouvait plus lui rendre en ardeur ce qu’il aurait souhaité, qu’il s’était éloigné d’elle, pressé par les courtisans de tout bord qui n’avaient jamais supporté que la favorite soit de basse extraction, mais aussi attiré par des corps plus frais que celui de Jeanne aujourd’hui, ils avaient gardé leur belle amitié, et c’était ce qu’elle avait de plus cher au monde. Le voir fleureter avec ces radieuses ingénues lui brisait le cœur, elle ne pouvait le nier, mais ainsi sont les hommes, ne pouvant se suffire d’un seul amour… 

Pour l’heure, il lui tardait que s’achève la construction du nouveau Trianon, que le roi avait commandé pour elle. Elle y serait tout à la fois isolée de la cour dont les cancans hypocrites, les jalousies, les rumeurs, l’exaspéraient, et proche de Louis qui pourrait la visiter chaque fois qu’il aurait envie de converser, de bavarder, de se confier à sa seule véritable amie. Bien que déchue de son statut de favorite, la compagnie du roi la comblait toujours autant et il semblait bien que la réciproque soit vraie. Il venait souvent, lui livrait ses soucis, ses envies, lui demandait son avis, ils échangeaient des livres, discutaient de politique, de littérature, de philosophie, ainsi qu’ils l’avaient toujours fait depuis qu’ils se connaissaient.  

Depuis qu’elle avait contracté cette toux, elle se sentait si exténuée, c’est à peine si elle avait la force de lire. Mais dans ce nouveau et charmant petit palais, les salles seraient plus petites et pourraient être chauffées convenablement. Elle y retrouverait la santé elle en était sûre ; si tant est qu’il fut prêt à temps, avant que la maladie ne l’emporte... Jeanne sourit. Décidément, elle avait de bien morbides pensées ce soir. A se demander si elle ne souhaitait pas se voir déjà morte et conduite auprès du Seigneur. Il lui semblait certes ces derniers temps qu’elle arrivait au bout d’un chemin, qu’elle était contente d’avoir accompli sa tâche et plus très sûre de vouloir continuer.

Tout cela était ridicule. Louis serait furieux de savoir quelles noires lubies l’assaillaient. C’était la fièvre sans doute qui l’endormait et la conduisait dans des limbes mystérieux et ensorcelants. Non, elle voulait vivre encore, bien sûr ! Porter de jolies toilettes, en commander d’autres encore et encore, converser avec des peintres, en découvrir de nouveaux, et puis bavarder avec Louis, naturellement.

Mais… si elle devait partir, songea-t-elle soudain, de nouveau happée par un futur qui n’était pas encore écrit… Il faudrait songer rapidement à écrire un testament afin de faire connaître ses volontés. Elle n’avait pas d’enfant dont elle aurait souhaité garantir l’avenir. Aussi, tout devrait revenir au roi, tout lui appartenait puisque c’était lui qui lui avait tout offert si généreusement, toutes ces demeures, tous ces bijoux, tous ces tableaux, tous ces objets. Cependant, elle devrait songer à préciser qu’elle souhaitait qu’un petit quelque chose revint à son cher frère, Abdel, avec lequel elle avait toujours entretenu une relation pleine d’affection et de soutien. Et elle devait également s’assurer qu’un petit pécule fut remis à ses serviteurs et ses fidèles compagnes.

Jeanne repensa à ses enfants, décédés depuis longtemps maintenant. Elle aurait tant souhaité les avoir auprès d’elle en ses vieux jours. Les voir se marier, connaître leur descendance. Ses chers petits. Des larmes perlèrent au bord des paupières de la marquise. Nés de son mariage avec Charles-Guillaume, ils n’avaient guère laissé d’empreinte sur cette terre ; Charles et Alexandrine furent emportés dès la prime enfance. Avec Louis, Dieu n’avait pas permis qu’elle fut à nouveau mère… ses grossesses ne purent être menées jusqu’à leur terme. Etait-ce parce que cet amour était illégitime ? Elle ne pouvait y croire. A la cour comme ailleurs, bien des enfants adultérins voyaient le jour. Mais elle avait conçu une vraie tristesse à ne pouvoir concrétiser son amour pour le roi par un dodu bébé rose, qui plus tard leur aurait ressemblé. A Louis et à elle. Comme matérialisation, comme souvenir de cet amour qu’ils s’étaient portés l’un à l’autre. Jeanne avait aimé Louis de toute son âme, et elle l’aimait encore de toute son âme.   

Elle demanda finalement qu’on lui apportât un bouillon et qu’on l’aidât à se débarrasser de sa lourde robe pour une tenue plus légère et confortable. Puis elle s’installa à nouveau dans son sofa, calant son dos et sa nuque avec des oreillers et s’emmitouflant dans une moelleuse courtepointe. Réchauffée par la soupe brûlante, elle s’abandonna un instant, lovée dans les épaisseurs de plume, savourant le calme de la pièce, doucement éclairée par les multiples chandeliers. A cette heure-là autrefois, elle se préparait pour l’une des innombrables fêtes organisées pour le roi et les courtisans, choisissait soigneusement sa tenue, ses bijoux, se laissait habiller, coiffer, pour être toujours la plus belle et honorer son bien-aimé. Elle se remémora leur rencontre, arrangée, illusoire, mais engendrant néanmoins un véritable amour.

Elle fut orchestrée de toutes pièces par son père, ses proches amis et sans doute son mari en personne, pour retenir l’attention de Sa Majesté, puis obtenir ses faveurs, qui rejailliraient ensuite sur tout le petit groupe familial. Comme tant de jeunes femmes plus ou moins bien nées, et un peu jolies, on s’était servi d’elle pour piéger le cœur et les sens d’un monarque afin de profiter des richesses qu’il ne manquait jamais d’accorder à sa favorite en titre. Que pouvait-elle faire d’autre sinon obéir à l’injonction paternelle ? Après son exil, suite à de mauvaises affaires, François Poisson était rentré en France ; privée de sa présence pendant ses jeunes années, Jeanne était aujourd’hui si heureuse de l’avoir retrouvé qu’elle avait envie de lui être agréable en tout. Lui voulait effacer à jamais la honte qui traînait encore sur son nom, paraître à la cour et rentrer définitivement dans les bonnes grâces du souverain. Comme les autres femmes de son temps, Jeanne ne pouvait vivre sans un homme à ses côtés, pour subvenir à ses besoins. Un père, un mari, un amant. Il n’était guère possible de refuser leurs petits stratagèmes et arrangements. Jeanne était belle, on lui disait souvent, elle avait reçu une excellente éducation, et savait converser avec esprit. Des qualités appréciées dans le beau monde et qui constituaient donc un formidable atout, qu’il ne fallait pas négliger. On l’avait bien mariée. Mais ce n’était pas suffisant.

Depuis ses noces avec Charles-Guillaume, Jeanne était devenue Madame d’Etiolles et vivait dans le château de famille de son époux, non loin de la forêt où le roi aimait chasser. Elle adorait recevoir et tenait salon chaque semaine, comme elle l’avait vu faire autrefois, lorsqu’elle accompagnait sa mère, choisissant avec soin ses invités, pour leur conversation brillante, leur goût pour l’art, leurs savoir et connaissances, et leur parfaite courtoisie. On bavardait, on mangeait des petits gâteaux, parfois on écoutait de la musique. Charles-Guillaume fit construire, sur sa demande, un petit théâtre, où l’on jouait des pièces devant son cercle d’amis ; elle trouvait cela tout à fait délicieux. Elle montait sur scène elle-même parfois et on l’applaudissait. Quels moments charmants ! Son mari était gentil ; elle ne l’aimait pas de ce sentiment dévastateur que l’on trouve dans les romans, et qu’elle connaîtrait plus tard, mais elle le considérait comme un bon ami, d’une fort plaisante compagnie. On aurait pu lui trouver un mari bien pire et elle appréciait le choix de sa famille. Charles-Guillaume de son côté trouvait lui aussi son épouse charmante, très bien élevée, parfaite maîtresse de maison, jolie mais très discrète.

Jeanne eut à nouveau une éprouvante quinte de toux, qui la laissa sans énergie plusieurs longues minutes, ses bronches la brûlaient et elle se sentait molle comme poupée de chiffon… Sa belle santé d’autrefois était bien partie et ses médecins avaient peut-être raison de s’inquiéter. Elle réclama de l’eau et se tamponna le front. Puis retomba dans la longue spirale de ses souvenirs.

Quand son père l’informa que le roi avait pour habitude de chasser dans la forêt voisine, elle se demanda bien en quoi cela devait éveiller son intérêt. Il insista, la complimenta, se félicitant de l’insolente beauté et de l’intelligence de sa fille, qui la rendaient dignes d’un roi, précisa-t-il avec un œil taquin. Que devait-elle comprendre de cette fine allusion ? Entendait-il la donner au roi comme maîtresse ? Mais pourquoi donc ? Ne remplissait-elle donc pas parfaitement son rôle d’épouse à merveille ? N’était-ce pas ce qu’on attendait d’elle ? Fallait-il faire plus ? Un adultère ! Voilà une perspective qui n’enchantait guère la jeune femme… à qui l’on avait appris la modestie et la morale chrétienne.

« Notre avenir à tous sera assuré, expliqua le Sieur Poisson, toujours marqué par ses années d’exil. Il faut savoir profiter des talents que le Seigneur nous donne ; s’il nous fait ce cadeau, c’est à dessein, c’est pour que nous les utilisions, c’est qu’il nous juge importants et que nous devons nous hisser au plus haut grâce aux dons qu’il nous a attribués. »

Le discours n’enthousiasmait guère Jeanne qui ne voyait pas ce que le Seigneur avait à voir dans cette affaire, la religion n’ayant jamais encouragé l’adultère, à ce qu’elle sût. Elle laissa dire cependant, leur petite stratégie ne serait peut-être pas couronnée de succès et Charles-Guillaume refuserait sans doute qu’on usât de sa femme comme d’un appât. Il n’en fit rien.

Quel était donc le plan ? Jeanne devait assister aux parties de chasse de Louis le quinzième ; son statut social le lui permettait mais elle n’y avait jamais songé, n’ayant aucun goût pour ce loisir, et étant déjà fort occupée par ailleurs. A part les courtisans, qui devaient s’extasier en toute occasion, qu’elle leur plût ou non, qui pouvait bien éprouver une telle fascination pour ce spectacle. Cependant, devant la ténacité de son père, elle finit par se trouver curieuse de voir de ses yeux ce grand souverain et elle accepta de prendre position dans la forêt pour observer l’équipée de Sa Majesté dans les bois. Le roi ne la remarquerait probablement pas, trop occupé qu’il serait à pourchasser sa proie, et elle aurait en revanche le plaisir de raconter à ses invités cette petite réjouissance.

On lui avait noté les heures des passages royaux et elle devait se poster à des endroits stratégiques afin que le souverain pût la voir. Elle n’osait dire que ce serait de loin, et qu’il n’aurait pas le temps d’admirer quoi que ce soit ! Mais son père, les amis de celui-ci, et même son cher mari, semblaient si heureux de leur petite entreprise qu’elle s’amusa elle aussi de la situation. Elle avait revêtu l’une de ses plus jolies robes, portait un merveilleux chapeau garni de fleurs fraîches et, contre toute attente, Louis la vit. Il était habitué à l’assiduité des spectateurs venus l’admirer ou l’encourager et, à moins d’être vraiment derrière un gros gibier, il ralentissait souvent pour les gratifier d’un léger sourire. Il lui dira plus tard qu’il fut ébloui par son apparition, qu’il n’avait jamais vu aussi ravissante créature. Jeanne le voyant s’arrêter quelques secondes et la saluer, rougit vivement, mais fut sensible à ses grands yeux sombres et à sa prestance. Il fallut cependant attendre pour qu’elle pût l’apprécier tout à fait et tomber amoureuse, avec toutes ces agitations du cœur que l’on décrivait dans les livres.

Oui, ce sentiment extraordinaire, elle l’avait connu. Cette complicité, ce bonheur d’être ensemble, de rire, de lire, de se promener ensemble, sans compter les étreintes intimes, tellement différentes, tellement plus extraordinaires lorsque l’on aime de tout son cœur l’être qui vous embrasse.   

Louis, qui avait dû enquêter sur la belle inconnue de la forêt, l’invita peu de temps après à un bal masqué, donné en l’honneur du mariage de son fils le dauphin avec l’infante Marie-Thérèse. C’était la première fois que Jeanne venait à la cour, un honneur incommensurable, un rêve qu’elle pensait inatteignable et auquel elle n’avait d’ailleurs jamais aspiré jusqu’à présent. Elle découvrait les splendeurs de Versailles, son immensité, ses fastes et cette foule bigarrée, vêtue des plus beaux satins, des plus nobles soies, des plus riches brocarts et velours, des plumes, des fleurs, des rubans, des bijoux qui scintillaient de mille feux, se reflétant dans les miroirs. Jeanne ne croyait pas aux fées mais elle se crut un instant arrivée en leur palais…Décorée pour le bal, bruissant des conversations et des éclats de rire de ses hôtes, la galerie des glaces semblait un lieu hors du temps, magique, où l’or ruisselait et se répétait à l’infini dans les grands miroirs.

Le père de Jeanne lui avait conseillé de s’habiller en Diane chasseresse… subtile allusion au moment de sa première rencontre avec le roi. Ce dernier et nombre de ses amis avaient revêtu des costumes d’arbres ! Des arbres qui se déplaçaient de dame en dame… c’était du dernier comique. Quelqu’un avait dû révélé au souverain sous quel déguisement elle était venue, car il vint directement vers elle et se fit connaître. Ce fut masqués qu’ils apprirent à se connaître. Il était charmant, sa conversation était plus qu’agréable, son esprit brillant, et son regard si intense. Comment ne pas aimer un tel homme ?

Elle ne souhaitait pas devenir sa maîtresse, car elle trouvait une telle situation tout à fait inconvenante, mais elle n’en disait rien à son père qui aurait été fâché. Le roi par ailleurs ne manquait pas de fort accortes et jeunes personnes tout autour de lui. Et pourtant, il tentait bel et bien de la séduire, avec les mots ; il la piquait, elle répondait, il la piquait à nouveau et elle trouvait toujours un trait d’esprit ou une répartie à lui opposer. Il ne la quitta pas de la soirée. Jeanne entendait autour d’elle les commentaires et les questions des observateurs : qui était donc cette belle Diane, inconnue à la cour, et que le roi (que tous avaient identifié depuis longtemps) ne voulait plus lâcher. On murmurait son nom, Madame d’Etiolles. Lorsqu’elle fut invitée quelques jours plus tard à un nouveau bal, la rumeur enfla : c’était clair, le roi avait un nouveau caprice…

Et Jeanne devait bien l’admettre : elle était folle de cet homme ; ils s’accordaient à merveille, songeaient aux mêmes choses au même instant, chérissaient les mêmes livres, les mêmes artistes et elle savourait avec gourmandise chacun des instants passés à ses côtés. Lorsqu’il devint clair pour tous qu’elle était devenue la favorite en titre, Monsieur Poisson père fut enchanté des bons et loyaux services de sa fille, qui montrait combien elle était attachée à sa famille et prête à œuvrer pour son bien-être. Il ne savait pas que, si elle n’était pas tombée amoureuse de Louis, elle n’aurait jamais cédé à son désir. Elle entra dans son lit uniquement parce qu’elle le voulait de tout son cœur et de tout son corps. Louis l’installa dans un appartement juste au-dessus du sien et ils avaient un escalier secret pour se rendre l’un chez l’autre. Jeanne l’appelait leur petit escalier d’amour.

Deux ans plus tard, il lui offrait le domaine de Pompadour et la faisait marquise. Elle demanda la séparation officielle avec mon mari, afin que les choses soient claires ; c’était important pour elle. Elle pouvait désormais être présentée officiellement à la cour.  

La princesse de Conti accepta d’être sa marraine, comme le voulait l’usage. Elle imagina un bref instant qu’elle avait trouvé une amie, mais comprit rapidement que ce n’était ni par tendresse ni par affection que la princesse agissait ; le roi avait accepté en échange de ce petit service de régler toutes ses dettes. Jeanne savait bien qu’il lui serait difficile d’être acceptée : elle n’était qu’une bourgeoise, pas une noble ni une aristocrate ; mais, dans sa naïveté, elle croyait encore à l’amitié et dut apprendre à y renoncer. Tout comme à connaître parfaitement les rites et les traditions de Versailles, que Louis lui fit enseigner par deux maîtres spécialistes de cette science délicate et subtile. Ils lui transmirent toutes leurs connaissances sur ce sujet et lui permirent de jamais commettre aucune erreur, tant dans ses comportements ou ses paroles. On pouvait l’attaquer sur sa basse extraction, mais pas sur sa façon de se tenir à la cour. Pourtant ceux qui ne l’aimaient pas, et ils étaient nombreux, restaient à l’affût de la moindre erreur pour pouvoir la discréditer auprès du roi et amener ce dernier à prendre une nouvelle maîtresse, chaque famille aristocratique ayant sa propre candidate à pousser en avant… Jeanne n’était pas dupe et ce manège misérable lui faisait penser à une foire aux bestiaux… toutes ces jeunes filles trop décolletées, trop fardées, qui riaient fort et faisaient tomber leur mouchoir devant le roi afin de se faire remarquer, anxieuses de ne pas l’être, blessées de n’être pas choisies, craintives à l’idée des réprimandes qu’elles essuieraient de leur famille ; ces jeunes filles dont la fraîcheur et l’innocence fanaient vite au contact des excès de la cour et de la fausse admiration d’autres prédateurs. C’était le sort qu’elle-même avait subi. Mais elle avait eu la chance d’être déjà mariée avant, de connaître donc les réalités de la vie, et elle aimait vraiment le roi, profondément. Cependant le bonheur ne dura qu’un temps. Trop de monde la détestait, trop de jeunes filles gravitaient autour du roi, comme des papillons autour de la lumière.

Jeanne compta… sept années. Ce n’était pas si mal, après tout, pour un véritable amour, sincère et réciproque. Et maintenant il l’aimait toujours, comme une sœur, comme une amie. Ses baisers lui manquaient mais il lui prouvait chaque jour la profondeur de son attachement. Elle vivait d’ailleurs toujours à Versailles et n’avait jamais été congédiée au fond d’une province comme bien d’autres favorites.

Généreusement, Louis l’encouragea dans tous ses désirs et ses passions. L’architecture, l’art, la peinture, la philosophie. Initiée aux arts par sa famille, par son ancien mari, et vivant dans les somptueux décors de Versailles, elle se sentait enivrée et voulait chaque jour en apprendre davantage, en savoir plus. Elle adorait connaître de nouveaux artistes, architectes, paysagistes. Evoluer dans un environnement qui plaît à l’œil et à l’âme n’est-il pas la première condition pour vivre en harmonie ? Mettre un tableau ici, des fleurs sur cette console, admirer les parcs bien dessinés… Jeanne se passionnait pour ces métiers qui tournaient autour du logis, le construire, le décorer, l’embellir jour après jour. Louis lui offrit un château, Crécy, ce qui lui permit de mettre en pratique ses aspirations, ses nouveaux savoirs, ses goûts, mais aussi d’être éclairée sur de nouveaux détails et techniques concernant la juste décoration d’un palais. Ils passèrent ensemble à Crécy de merveilleux moments, il lui disait même que c’était sa résidence préférée, que Versailles était trop grand, trop luxueux, rappelant trop la démesure de son aïeul qui l’avait construit à son image… Pour Crécy, Jeanne choisit elle-même l’architecte et le paysagiste qui procédèrent, sous ses indications, au remaniement du château, des jardins, et même du village voisin. Ce furent de folles discussions avec ces messieurs, qui lui expliquaient pourquoi elle ne pouvait pas poser une fenêtre ici, une porte là, ouvrir une nouvelle aile, créer un bassin ou un bosquet… C’était passionnant. A l’inverse, elle leur donnait parfois des idées auxquelles ils n’avaient pas pensé et qu’ils réalisaient selon ses vœux. Elle était alors si fière ! Crécy fut son petit chantier personnel. Elle put même faire appel au grand peintre François Boucher qui vint y travailler pour elle. Louis lui donna également une parcelle dans le parc de Versailles où elle fit construire une demeure de charme, avec des volières, où elle aimait se reposer et passer du temps avec quelques dames de compagnie.

Elle espérait que pour le nouveau Trianon, elle pourrait à nouveau donner libre cours à ses envies. Si le projet l’avait enthousiasmée au début, elle devait pourtant avouer qu’aujourd’hui, elle se sentait si fatiguée, depuis plusieurs mois déjà, qu’elle s’était peu à peu désintéressée du projet qui avançait sans elle ; Louis lui rapportait ses dernières idées, elle lui marquait son accord, et il transmettait aux corps de métier. Il fallait vraiment qu’elle parvînt à combattre cette fièvre et cette indolence pour retrouver ce qui la portait autrefois. Elle n’était pas si vieille… Etait-ce Louis qui lui manquait trop ? La vie était moins gaie sans lui. Ses visites régulières n’étaient rien auprès des heures, des journées entières et des nuits qu’ils partageaient autrefois.  

Jeanne contempla le beau tableau qui la représentait, accroché sur le mur opposé. Elle se rappela les heures passées avec son ami le peintre François Boucher, alors qu’elle posait pour les portraits qu’il faisait d’elle. Elle choisissait soigneusement ses toilettes et aimait avoir un livre à la main, ou une mappemonde, pour montrer un peu de sa personnalité et ce qui lui importait dans la vie. Pour le reste, elle laissait François choisir ce qu’il voulait et ce fut chaque fois de telles merveilles qu’elle le taquinait en disant qu’il la rendait bien plus belle qu’elle n’était. Aujourd’hui, il était définitivement évident qu’elle n’était plus cette jeune femme gracieuse, au teint de pêche, aux cheveux soigneusement coiffés. Elle ne quittait plus aujourd’hui ses petites coiffes qu’elle jugeait plus propices à son âge et cachait sa chevelure qui n’avait plus l’opulence et les reflets d’autrefois.

François Boucher n’était pas le seul peintre qu’elle avait fait venir à la cour. Elle était fière d’avoir pu inviter  Maurice Quentin de La Tour, Charles André Van Loo, ou Jean-Marc Nattier. Elle avait également fait travailler des graveurs, des ébénistes, des sculpteurs… et sourit en évoquant ces beaux souvenirs. Louis lui avait permis de côtoyer de si grands artistes. Mais il disait qu’elle en avait tout le mérite puisque c’était elle qui savait reconnaître les plus grands, encourageait leur venue à Versailles, puis les couvrait de commandes.  

Elle avait également fait travailler les manufactures de porcelaine françaises, parce qu’elles trouvaient leurs œuvres aussi belles que celles venant de Saxe, ou des horizons si lointains comme le Japon et la Chine. Pourquoi ne pas promouvoir de préférence les grands artistes du royaume ? Quel bonheur et quelle fierté lorsque l’un d’eux inventa pour un service de table une nouvelle couleur : « le rose Pompadour » ! Il est vrai qu’elle proposait sans cesse des idées, posait des questions, incitait tous ces magnifiques créateurs à donner le meilleur d’eux-mêmes.

Mais la première de ses passions restait la lecture des philosophes qui font tant pour élever la pensée. Même ceux qui écrivaient des textes audacieux, contestataires, pouvaient être assurés de sa protection. Elle défendait parfois au roi de sévir et l’incitait à réfléchir sur cette idée d’une monarchie nouvelle, qui écouterait et protégerait le peuple bien davantage. Des sujets mangeant à leur faim, ne craignant pas pour l’avenir de leurs enfants, ne pouvaient qu’adorer un roi qui se préoccupât ainsi de leur sort. Le bénéfice était double. Certains la haïssaient à la cour pour ces penchants… Elle fut fustigée lorsqu’elle défendit la publication des deux premiers volumes de l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert, condamnée par le parlement de Paris, et réussit à en faire valoir l’utilité, puis la diffusion. Elle avait adoré la lecture de L’esprit des lois, de Montesquieu, et s’amusa à faire figurer l’ouvrage sur un portrait d’elle peint par de La Tour. Ce qui n’empêcha pas le pape d’en interdire la lecture… Elle réconcilia même Voltaire, avec le roi.

Bien des politiques la détestaient… Tout le monde la détestait, en fin de compte. Tous sauf Louis et quelques dames de compagnie, dont elle n’aurait pu jurer cependant qu’elles ne cancanaient pas derrière son dos une fois que celui-ci était tourné…

Elle subissait régulièrement ce qu’on appelait les « poissonnades », des pamphlets injurieux, qui rappelaient son nom, celui de son père, Poisson, et l’animal peu distingué qu’il évoquait. C’était aussi une manière de rappeler sa basse extraction. On n’acceptait pas que – c’était une première – le roi pût choisir pour maîtresse une femme du peuple… Jeanne laissait dire, laissait faire… tant que Louis lui gardait son amour, elle était une femme comblée et infiniment heureuse. Louis n’appréciait guère que l’on se permît du dire autant de mal et de critiquer sa favorite. Il ordonna à l’un de ses ministres, le comte de Maurepas, de trouver les auteurs de ces lettres insultantes. Mais l’homme sembla ne mettre aucun enthousiasme dans sa mission, au point que Jeanne se demanda s’il ne faisait pas lui-même partie des auteurs…Même si elle considérait ces attaques comme presque normales, bien qu’elles ne fussent pas très agréables – une favorite est toujours critiquée –ce qu’elle n’admettait pas, c’était que l’on salît le nom de son père, et de toute sa famille. Ils n’étaient pas nobles, certes, mais c’était des gens honorables et discrets, qui ne faisaient de tort à personne.

La reine et le dauphin eux-mêmes, avec lesquels elle avait pourtant longtemps eu des relations courtoises, influencés par les dévots qu’ils fréquentaient, pressaient maintenant Louis de faire cesser sa liaison adultérine. Jeanne ne pouvait les blâmer ; elle était une pécheresse aux yeux de Dieu, même si son amour était sincère. S’il ne l’avait pas été, jamais elle ne se serait engagée dans cette relation. Et n’étais-ce pas terriblement hypocrite de lui reprocher si fort son inconduite quand on songeait que de nombreuses autres femmes l’avaient précédée dans le lit du roi, et dans ceux de ses aïeux, sans que la cour n’en soit fort offusquée. C’était la coutume et pas seulement dans le beau pays de France… Toutes les femmes vivaient comme un honneur d’être concubine royale et nombreuses étaient les candidates… Pourquoi Jeanne était-elle tant détestée ? Sans doute était-elle trop intelligente et cultivée ; on lui aurait pardonné la frivolité, pas de se mêler des affaires du royaume.

Ses ennemis gagnèrent la partie. Louis peu à peu envahi de doutes sur la bienséance de cette liaison espaça leurs rencontres et finalement cessa de partager des moments intimes avec la marquise. Ou bien était-ce parce que, comme tous les hommes, il avait envie de chair plus tendre et plus fraîche ? Il lui garda son amitié, mais elle n’était plus sa maîtresse. Il maintint sa résidence à Versailles mais ne la visitait que de loin en loin. Jeanne fulminait d’autant plus qu’aussitôt les courtisans intensifièrent leur jeu séculaire pour placer leurs jeunes beautés auprès de Sa Majesté… Et lui n’y voyait rien. Ah les hommes !

Jeanne gardait son influence auprès du roi. Elle organisait des fêtes auxquelles il assistait volontiers, elle continuait à parler art et philosophie avec lui, architecture aussi. Son frère Abel-François Poisson devint même marquis, puis fut nommé directeur des Bâtiments du roi.

Mais elle savait qu’une jeune femme viendrait fatalement prendre le cœur du roi et qu’elle le perdrait cette fois définitivement. Si au moins, elle pouvait « choisir » ces maîtresses… s’efforçant de ne pas placer sur son chemin une beauté trop intelligente et trop maligne… Jeanne suggéra aux hommes du roi qui lui étaient restés relativement proches de le pourvoir en jeunes filles un peu sottes. Ils comprirent fort bien la demande… Ils organisèrent des fêtes intimes pour le monarque en sa maison du Parc-aux-cerfs, qui présentait l’avantage de ne rien officialiser à Versailles. Pour le moment, le petit système fonctionnait. Louis se contentait de ses ingénues.

A nouveau Jeanne sentit des frissons lui parcourir le corps. Le feu avait baissé d’intensité dans la cheminée et elle appela un valet pour mettre une autre bûche et raviver les flammes.  

Elle se demanda ce qu’aurait été sa vie si son père et son entourage n’avaient jamais eu cette idée de la placer sur le chemin du roi pour servir leurs intérêts. Elle se souvint que sa mère l’avait emmenée chez une voyante alors qu’elle avait neuf ans. La femme l’avait fixée d’un air étrange et l’avait pointée du doigt : « Toi, tu seras la maîtresse d’un roi ». A l’époque, Jeanne n’avait pas compris de quoi il retournait, elle avait surtout eu très peur de ce regard sombre posé sur elle. Qui sait ? Peut-être sa mère avait-elle rapporté plus tard le propos à son père et que cela lui avait donné des idées… La femme avait eu raison, Jeanne était aujourd’hui couverte de richesses et elle faisait envoyer régulièrement une pension à cette sorte de bonne fée.

Toujours est-il que, mariée à Charles Guillaume, elle n’aurait sans doute jamais connu la passion amoureuse. Elle aurait vécu une existence agréable, douce et paisible, comme au début de son mariage. Elle aurait continué de recevoir ses amis, d’embellir leur château, d’en faire un endroit constamment joli, lumineux, confortable et doux. Charles-Guillaume se montrait gentil ; pas vraiment attentionné, mais souriant et d’humeur égale. Elle se doutait bien que, comme tous les hommes, il aurait probablement eu des maîtresses, mais son rôle à elle, épouse légitime, n’était pas de le blâmer, mais de fermer les yeux, de tenir sa maison, de lui faire honneur et d’assurer sa succession filiale. De l’amour, il n’était point question, et elle n’y voyait rien de très anormal. La vie était ainsi faite, et bien différente de ce qu’on trouvait dans les romans. C’était d’ailleurs pourquoi les mères vous empêchaient de les lire… Charles-Guillaume et elle auraient ainsi continué de vivre en bonne entente et peut-être auraient-ils eu d’autres enfants, remplissant la grande demeure de leurs éclats de rire, éclairant sa vie, illuminant sa vieillesse.

Au lieu de ça… elle se trouvait là, dans cette pièce splendide, seule, si seule. Elle avait connu l’amour, mais c’était un sentiment éphémère, elle le savait désormais. Elle avait vécu quelques années comme une reine mais son temps était terminé, même si Louis lui conservait son amitié. Et elle avait pris froid en ces murs humides, ces salles si opulentes mais si peu confortables en réalité. Dans la demeure de son époux, peut-être aurait-elle gardé sa santé ?

Jeanne s’était mariée à 20 ans. Charles-Guillaume d’Etiolles était un neveu de son beau-père, Charles François Le Normand de Tournehem, et le mariage permettait de consolider la fortune familiale. Elle avait eu la chance – contrairement à beaucoup de ses amies ou cousines, mariées à des inconnus, parfois beaucoup plus vieux qu’elles – de connaître déjà son fiancé, qui n’avait que quatre ans de plus qu’elle. La chose était ainsi moins effrayante et elle savait que cet homme serait vraisemblablement un bon mari. Ils eurent deux enfants, un bonheur immense pour Jeanne, mais suivi d’une douleur inexprimable : son bien cher petit Charles était mort en sa première année, lui arrachant le cœur ; puis sa jolie et merveilleuse Alexandrine fut emportée par la maladie à neuf ans à peine. Jeanne était alors déjà à Versailles et se languissait de sa fille, élevée au couvent des Dames de l'Assomption, à Paris. Lorsque qu’elle apprit que l’enfant était malade, Louis fit envoyer en urgence deux de ses médecins personnels au chevet d’Alexandrine mais ils arrivèrent trop tard.

Pauvres chers anges… Quand Jeanne toussait, et les médecins lui recommandaient la plus grande prudence, comme si elle était à l’article de la mort, elle se disait qu’après tout partir ne lui faisait pas peur et qu’elle retrouverait ses chers enfants auprès du Seigneur.

La nuit tombait et Jeanne était toujours plongée dans ses souvenirs, comme si elle voulait lire une dernière fois l’album de sa vie. Les bougies, les chandeliers, les candélabres et les lustres avaient été allumées et elle aimait leur douce lueur scintillante. Ils lui rappelaient toujours la galerie des glaces brillant de mille feux lorsqu’elle avait été invitée pour la première fois à Versailles. Tout ce faste, tout ce luxe, toute cette lumière, cela avait été un moment magique pour la jeune femme qu’elle était.

Jeanne Poisson à Versailles. Qui aurait pu croire une chose pareille ? Et quel camouflet pour ces aristocrates bien nés. Guère étonnant que son nom suscitât encore aujourd’hui de vilains jeux de mots chez ses ennemis.

Son père était fils de tisserands et s’était élevé un peu socialement en épousant sa mère, d’une famille plus aisée. Ils eurent trois enfants, Françoise, Abel et Jeanne. Grâce à ses nouvelles relations, son père devint conducteur dans le service des vivres de Paris. Mais pendant la disette de 1725, il fut accusé de trafics et de ventes frauduleuses. A tort ou à raison, Jeanne n’en saurait jamais rien. Il dut quitter le pays, et partit s’installer en Allemagne pour échapper à la justice. En son absence, il fut déclaré débiteur pour plus de 200 000 livres et la séparation de biens entre lui et sa mère décidée. On saisit leur maison. Jeanne avait six ans.

Avant son départ, son père l’avait confiée au couvent des Ursulines à Poissy, connu pour l'éducation des jeunes filles issues de la bourgeoisie. La séparation brutale d’avec ses parents à un âge si tendre fut difficile mais le couvent était le lot commun de beaucoup de petites filles.

Sa mère avait surmonté la honte et les dettes et grâce à des amants bien choisis avait retrouvé son train de vie. Elle reprit Jeanne auprès d’elle trois ans plus tard et fit en sorte que son instruction soit complétée de la meilleure des façons : dessin, musique, peinture, gravure, danse, cours de chant et de déclamation. Bientôt elle lui permit de l’accompagner chez son amie Madame de Tencin qui tenait un salon littéraire.

Charles François Le Normant, compagnon de sa mère, lui tint lieu de père. Même si les ennuis de son père et son exil lui marquèrent l’esprit et le cœur, même si la conduite de sa mère lui valut de nombreuses insultes, même si Charles François n’était qu’un homme de passage dans sa vie, ces trois personnes firent toutes de leur mieux pour donner à Jeanne et à son frère, la meilleure des éducations, et de leur former l’esprit. Jeanne leur en était profondément reconnaissante. Cela lui valut l’amour d’un roi. Et de côtoyer d’incroyables artistes et hommes d’esprit.

Bientôt minuit et Jeanne commençait à sentir le sommeil venir peu à peu. L’afflux de souvenirs diminuait, le livre était fini. Elle avait connu des tragédies mais aussi beaucoup de bonheur. Il fallait dormir maintenant. Dormir et demain serait un autre jour…

Nouvelle extraite de Nouvelles du Temps Jadis

Copyright - Cette nouvelle est publiée sur Amazon

 

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25 janvier 2017

LE JOURNAL - MARY STUART

Après avoir écrit probablement plusieurs milliers de pages depuis l'enfance, après avoir envoyé des nouvelles, puis un roman chez plusieurs éditeurs, sans aucun succès... j'arrivais à 35 ans et "pas un chapeau de vendu" comme disait ma grand-mère. Moi qui avais toujours rêvé d'être écrivain, ça commençait à devenir très mal barré... J'étais un peu dégoûtée, car il fallait que je me résigne : le reste de ma vie serait occupé à ce job que je détestais et que je n'avais pas choisi, secrétaire, ou "assistante" comme on dit aujourd'hui pour faire plus joli. Un boulot qui me prenait beaucoup de temps, entre les heures sup, les salons professionnels, du boulot apporté à la maison parfois ; beaucoup de stress ; et le week-end je m'occupais de ma famille, comme tout un chacun... et je n'avais plus vraiment de temps pour écrire...

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Pendant les vacances, j'emportais un grand cahier... comme d'autres glissent dans leurs bagages point de croix ou sudoku, et je commençais de nouveaux romans, de nouvelles histoires. Avec plein de bonnes résolutions pour la rentrée... mais jamais assez de temps. Avec l'âge, je comprenais également (j'étais bien placée pour le savoir avec mon job dans le commercial...) qu'il fallait tenir compte de la "clientèle" et que mes écrits ne s'inscrivaient effectivement pas dans ce qui était "vendeur". La mode était à la chick-litt, aux polars, à la fantasy. Moi j'aime l'Histoire, la littérature du XIXe et les grandes sagas familiales ou romanesques... Je n'arrivais plus à rien. Pas de temps, pas d'idées, pas de motivation. Pendant plusieurs années, je n'ai rien fait.

Je lisais beaucoup par contre, de plus en plus de biographies et de romans historiques, de plus en plus de littérature du XIXe... et le talent des auteurs me rappelaient avec amertume combien... j'en étais dépourvue.

Et puis je me suis retrouvée au chômage, encore une fois. Cette fois ça se prolongeait, car j'avais 46 ans... D'une part, mon métier n'existait plus, remplacé par les ordi... ou des néo-assistantes dont on exigeait un Bac + 7, ce qui n'était pas mon cas. Mon profil ne correspondait plus aux (très) rares annonces... Je répondais quand même mais ne décrochais pas le moindre entretien. En attendant, il fallait que je m'occupe ! Inutile de vous dire que j'ai mis ce temps à profit ! Cette fois, j'allais écrire mon best-seller ! Mon objectif : décrocher le jack-pot avant mes 50 ans ! Je me suis dit qu'il était inutile de me forcer à écrire dans le cadre de ce que je voyais en librairie. On écrit bien que ce que l'on aime. Soit ça marchait, soit ça ne marchait pas. Mais cette fois ça allait marcher ! Je regrettais de ne pas trouver de roman historique sur mon héroïne préférée, Marie Stuart. Alors je me suis mise au travail. J'ai dépecé des biographies, fait des plans dans tous les sens... j'ai bossé comme une folle.

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Mary, Queen of Scots (2013)

J'ai longtemps hésité pour ce Y à Mary. Dans la plupart des biographies, le prénom est francisé en Marie. Sa mère était française et elle a grandi en France. Mais, elle est avant tout écossaise, reine d'Ecosse, et elle a même failli être reine d'Angleterre. Et côté britannique, sur les portraits, partout, on n'utilise que Mary avec un Y. J'ai opté pour la version originale, tout comme j'ai écrit les Henri également avec le Y. Mais aujourd'hui - horreur - je m'aperçois que je n'ai pas fait pareil pour Elisabeth (d'Angleterre) pour laquelle je n'ai pas pris le Z anglo-saxon ! 

Peu importe aujourd'hui, personne ne m'en tiendra rigueur, je crois, car... personne n'en a voulu. J'ai d'abord tenté les éditeurs traditionnels, en traquant ceux qui étaient spécialisés en romans historiques. Mais ma Mary n'éveilla pas le moindre arrêt.

La mode était désormais au tout Internet. Je suis tombée sur un site - manuscrit.com - qui se disait éditeur nouvelle génération. Ca semblait très sérieux, interviews des auteurs, box office, etc. Il y avait même un vrai comité de lecture auquel j'ai soumis mon oeuvre... qui a été acceptée en quelques jours. J'ai trouvé ça étrange. Mais j'avais tellement envie d'y croire. Ils faisaient ensuite signer un contrat en bonne et due forme et publiaient un livre papier. Première surprise ils ont coupé mon roman en deux tomes ; du coup, au lieu d'acheter un livre, les clients potentiels devaient en prendre deux. A 26 € le bouquin, ça faisait un sérieux handicap, surtout pour un écrivain totalement inconnu. Deuxième problème, je croyais qu'ils feraient de la pub - comme je le voyais faire pour les autres : présentation de l'auteur et de l'ouvrage à la une pendant quelques jours, rappels de temps en temps... Moi : rien du tout. Quand je leur ai demandé pourquoi, on me répondait toujours "plus tard, plus tard"... Pourquoi certains avaient-ils droit aux honneurs et pas d'autres ? Je n'ai jamais pu percer le mystère. Je n'ai strictement rien vendu. J'ai râlé, on m'a alors dit que c'était à moi d'acheter des exemplaires et d'aller démarcher les libraires de ma ville... En fait c'était du "compte d'auteur" déguisé. Du grand n'importe quoi. 

J'ai commandé 3 ou 4 exemplaires pour moi, qui circulent encore dans ma famille et chez des amis. Tout le monde trouve ça très bien. Ils sont gentils et bien élevés.

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Depuis, j'essaie en vain de récupérer mes droits. J'essaie de faire valoir qu'ils n'en ont rien à faire puisque je ne vends aucun livre. Mais moi ça me permettrait de le faire connaître ailleurs ou de l'auto-publier sur Amazon. Ils ne veulent pas. J'ai même consulté un avocat qui m'a confirmé que les éditeurs ne rendaient quasiment jamais les droits : ça ne leur coûte rien de laisser les manuscrits en stand-by, mais si soudain un livre se met à démarrer... ils l'ont sous le coude.

J'ai encore pris un gros coup au moral. J'écris depuis que je suis enfant ! Je vieillis... et toujours rien de publié. Très sincèrement, j'ai l'impression d'avoir été inutile sur cette terre. J'ai tellement ce truc au fond des tripes...

Pour ceux que ça intéresserait :

Mary Stuart : L'enfant reine, tome 1

Mary Stuart : La reine abandonnée, tome 2

Un de ces jours, je vais les relire et j'essaierai de vous faire un compte-rendu objectif !

 

 

 

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21 janvier 2017

CATHERINE LA GRANDE - HENRI TROYAT (FRANCE)

Il s'agit de Catherine II de Russie (XVIIIe) et moi... les femmes qui ont su régner sur de grands empires, ça me fascine ! Cette Catherine est une sacrée nana, si je puis me permettre l'expression ! Ambitieuse, séductrice invétérée... mais aussi despote éclairée, travailleuse acharnée, d'une grande culture.

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Le livre : vivant et fluide, il se lit facilement. C'est l'un des destins féminins les plus romanesques qui soient. Cette femme est incroyable ! Rien ne la destinait à régner sur la Russie, c'était une jeune fille de la petite aristocratie et... allemande de surcroît ! Epouse du grand-duc de Russie (prince héritier), elle a tout bonnement pris sa place, car il était incapable de gouverner... Elle n'a pas fait que des bonnes choses, mais elle a fait de son mieux, et s'en est plutôt bien tirée, considérant l'immensité de l'empire et l'état dans lequel il se trouvait. Curieusement, elle fait partie de cinq impératrices russes - des femmes donc - qui se sont quasiment succédées sur le trône ; un phénomène sans équivalent nulle part ailleurs.

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ELEMENTS BIOGRAPHIQUES

Catherine, née Sophie Frédérique Augusta d'Anhalt-Zerbst le 2 mai 1729 à Stettin en Poméranie (Allemagne/Pologne) et morte le 17 novembre (6 novembre) 1796 à Saint-Pétersbourg, est impératrice et autocrate de toutes les Russies du 28 juin 1762 à sa mort.
 
Enfance et éducation 

Sophie d’Anhalt-Zerbst, surnommée Figchen), est l’aînée des enfants de Christian-Auguste d'Anhalt-Zerbst et de son épouse Jeanne de Holstein-Gottorp. Lors de sa naissance, ses parents déplorent qu’elle ne soit pas un garçon. Un fils viendra ensuite et sera beaucoup plus choyé que Sophie ne l'aura été...

Elle grandit sans affection. Une huguenote française, Babette Cardel, dirige son éducation, austère, rigide, et lui enseigne avec la langue française, manières et grâces de la société dont elle est issue. Elle lui donne en même temps le goût de la littérature française de son époque. Très vite, la princesse se tourne vers des activités spirituelles, ainsi que vers la lecture et les études.

Introduite par sa mère dans les plus hautes cours d’Allemagne, afin qu'elle y trouve un mari prestigieux, elle se fait remarquer par son charisme. La mère de Sophie suit notamment les affaires de Russie : le neveu de l'impératrice Elisabeth succèdera à sa tante, et elle ne peut rater cette opportunité. Élisabeth reçoit les deux femmes et donne son accord pour une union entre Pierre et Sophie. Les intentions de l'impératrice sont claires, Sophie sera la future épouse de Pierre, mais ce n'est certes pas pour son rang ni pour l'argent de sa famille. Après les difficultés de succession créées par des revendications du trône de divers partis, Élisabeth est décidée à ne plus avoir de complications diplomatiques ou de revendications extravagantes. Sophie est jeune et inexpérimentée : elle ne représente aucun danger pour le trône de Russie.

Mais Sophie, qui a alors 14 ans, comprend très bien ce qui s’attache à son futur statut, qu'elle envisage sans peur et avec fierté. Elle se convertit en grande pompe à la religion orthodoxe le 28 juin 1744. Elle étudie le russe avec passion et s’exprime en russe lors de la cérémonie : le peuple l’adopte aussitôt. À cette date, elle prend officiellement le nom de Catherine Alexeïvna. Elle se fiance à Pierre le lendemain, devenant « grande-duchesse et altesse impériale ». Conseillée dans ses lectures par divers intellectuels de passage, elle demande le catalogue de l’Académie des sciences où elle commande Plutarque, Montesquieu et d’autres auteurs.

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Le mariage

Son fiancé, longtemps éloigné d’elle par une pleurésie, revient décharné et d’un aspect qui effraye la jeune Catherine mais cela n’ébranle pas sa volonté de l'épouser. Le mariage des deux adolescents a lieu à Saint-Pétersbourg le 1er septembre (21 août) 1745 ; il est célébré au cours d'une somptueuse cérémonie, suivie de dix jours de fête. Questionnée le lendemain sur sa nuit de noces, Catherine ne trouve rien à dire. Diverses hypothèses présentent Pierre III comme sexuellement immature, innocent, ou encore impuissant à cause d’un phimosis...

Catherine prend le parti de l'opposition et lit Machiavel, Tacite, Voltaire et Montesquieu, si bien qu'on la place en résidence surveillée au palais de Peterhof et que son mari menace même de l'enfermer et de mettre la femme dont il se dit amoureux sur le trône à ses côtés. Il ne s'intéresse guère à la politique, préfère jouer avec ses soldats de plomb...

L'impératrice Élisabeth Ire veut absolument un héritier et, huit ans après le mariage, Catherine n'a toujours pas eu d'enfant. On lui suggère de prendre comme amant le prince Lev Alexandrovitch Narychkine ou le comte Sergei Saltykov. Elle choisit finalement Saltykov et, devant les accusations et les rumeurs, jouera toute sa vie l'ambiguïté : le géniteur de son fils Paul né en 1754 peut aussi bien être son mari que son amant.

Après le décès d'Elisabeth, Pierre devient empereur. Très à l'écoute des événements qui se déroulent dans son nouveau pays, Catherine, qui possède l'affection du peuple russe, réussit à faire détrôner son époux avec la complicité de son amant Grigori Orlov et de quatre officiers de la garde impériale, frères d'Orlov, lors du coup d'État du 28 juin 1762. L'empereur est jeté en prison puis assassiné, probablement étranglé par Alexeï Orlov. Assassinat prémédité ou non, Catherine informe les chancelleries que l'empereur a succombé à une colique hémorroïdale. Elle régne alors sous le nom de Catherine II d'une manière exclusive.

Affaires extérieures 

Le ministre des Affaires étrangères Nikita Panine exerce une influence considérable. Il dépense des sommes importantes pour créer l’accord du nord entre la Russie, la Prusse, la Pologne, la Suède et peut-être le Royaume-Uni pour contrer l'alliance franco-autrichienne. Quand il apparaît que ce plan ne peut réussir, Panine est limogé en 1781. En 1764, Catherine place Stanislas Auguste Poniatowski, qui fut son amant, sur le trône polonais. Ensuite, la Russie annexe de grandes parties de la Pologne en 1772, 1793 et 1795. Le traité de Kutchuk-Kaïnardji, conclu en 1774 avec l'empire ottoman, lui assure plusieurs provinces méridionales et lui ouvre la mer Noire.

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Catherine fait de la Russie un pouvoir dominant au Moyen-Orient après la première guerre contre l'empire ottoman. Elle essaie de faire subir à ce dernier le même sort qu'à la Pologne, mais avec moins de succès. Elle enlève aux Turcs la Crimée et les forteresses d'Azov, de Taganrog, de Kinburn et d'Izmaïl. Elle annexe la Crimée, en 1783, neuf années après que celle-ci a obtenu son indépendance. L'empire ottoman déclenche une seconde guerre en 1787 qui se termine en 1792 par le traité de Iassy.

Catherine agit comme médiatrice pendant la guerre de succession bavaroise de 1778-79 entre la Prusse et l'Autriche. En 1780, elle monte la Ligue de neutralité armée afin de défendre les vaisseaux indépendants de la Grande-Bretagne pendant la guerre d'indépendance des États-Unis.

Entre 1788 et 1790, la Russie est engagée dans la guerre contre la Suède dont le cousin de Catherine, Gustave III, tente de reprendre les territoires perdus en 1720. Après la bataille de Svensksund des 9 et 10 juillet 1790, un traité de paix est signé : la paix de Värälä.

Catherine a ajouté 518 000 km2 au territoire de la Russie.

Politique intérieure 

L'impératrice imprime une activité nouvelle à l'agriculture et à l'industrie, fondée sur la pensée des Lumières. Elle fait établir un canevas pour réformer les lois. Une commission législative représentant toutes les classes, sauf les serfs, est instituée mais dissoute avant d'être effective, sans doute freinée par la guerre des Paysans russes (1773-1775), une insurrection menée par Emelian Pougatchev. De cette commission, il reste peu de traces. En tout cas, Catherine a rédigé un ouvrage intitulé Instructions adressées par Sa Majesté l'impératrice de toutes les Russies établies pour travailler à l'exécution d'un projet d'un nouveau code de lois, plus connu sous le nom de Nakaz, dans lequel sont réunies les lignes directrices de la codification.

Catherine réorganise l'administration provinciale, donnant au gouvernement plus de contrôle sur les zones rurales à cause des révoltes paysannes. En 1785, elle édicte une Charte de la noblesse, qui permet aux nobles de présenter des pétitions au monarque, qui les exonère du service militaire et qui leur donne beaucoup plus de pouvoirs et de droits. La même année, elle publie une Charte des villes qui leur reconnaît une certaine autonomie. Elle encourage la colonisation de l'Alaska, des Allemands de la Volga et des territoires conquis.

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La Russie est devenue le premier producteur mondial de fer, de fonte et de cuivre. Elle compte plus de 200 usines, ateliers et manufactures. La production industrielle a doublé, la valeur du commerce intérieur et extérieur, triplé. Les États occidentaux sont désormais contraints d'accueillir la Russie dans le « concert européen ».  

La volonté de modernisation de Catherine se heurte toutefois à une situation de sous-développement économique, politique et culturel du pays. À l'heure où l'Angleterre vit sa révolution industrielle et invente le capitalisme et où les États-Unis ouvrent l'ère de la démocratie et des libertés individuelles, la Russie reste bloquée dans un système féodal, fondé sur la rente foncière et un véritable esclavage paysan particulièrement peu productif et un pouvoir politique autoritaire.

Pour introduire la vaccination (variole), une nouvelle technique médicale qui fait peur, elle montre l'exemple en se faisant inoculer la première.

Si la Russie de Catherine II est l'âge d'or de la noblesse, jamais en revanche dans l'histoire du pays les serfs ne se sont trouvés dans une plus grande misère. Elle souhaite y remédier, mais elle y renonce face à l'opposition de la noblesse et l'étend même à l'Ukraine.
Catherine ne semble pas vouloir admettre la situation réelle de son empire. Ainsi, on raconte que lors de ses déplacements, les gouverneurs font construire de faux villages modèles peuplés de faux paysans le long des routes où elle passe, afin de lui prouver que la Russie est moderne. On a donné à ces villages le nom de villages Potemkine, du nom du grand stratège, amant de l'impératrice.

À la fin de sa vie Catherine a cependant la satisfaction d’avoir semé les graines de l’éducation sur son empire. Elle a aussi créé des hôpitaux pour enfants trouvés dans lesquels ils sont éduqués selon un programme établi par elle. Le Corps des Cadets, élite militaire, est réformé pour y inclure une éducation intellectuelle qui formera pendant longtemps des hommes politiques russes. En 1775, apparaît la première école pour jeunes filles nobles, l’Institut Smolnyi, inspirée de celle de Madame de Maintenon. Elle met en place un réseau d’écoles publiques primaires et secondaires dans la majorité des grandes villes. Elle relance la construction de nouvelles écoles privées. Mais elle ne peut pourvoir aux besoins de l'ensemble du peuple et se concentre sur les familles nobles et roturières (excluant la campagne et les serfs). Le nombre d’élèves, de professeurs et d’écoles a quasiment doublé du début à la fin de son règne.

Arts et culture 

Catherine est une amoureuse des livres. Elle a une connaissance parfaite de la langue française. À son arrivée en Russie, délaissée par Pierre, puis mise quasiment en quarantaine par Élisabeth Ire, elle se plonge dans tous les romans français qui lui tombent sous la main. Un jour, elle lit une Histoire de l’Allemagne écrite en français. Elle s’aperçoit que ce genre d’œuvre lui plait davantage que la littérature romanesque. Après le passage de certains intellectuels en Russie qui la conseillent, elle se plonge dans les œuvres de Plutarque et de Tacite. Puis, c'est le dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle, entre l’histoire et la philosophie. Son chemin la mène à lire De l’esprit des lois de Montesquieu, où il traite de la séparation des trois pouvoirs et d’un système aristocratique libéral. Ces conceptions, Catherine les remodèle dans son gouvernement, ne pouvant les appliquer comme telles à la Russie de l’époque. 

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Dans l’objectif de développer la culture dans sa nation, elle invite constamment les philosophes français à la Cour. Elle se présente comme un mécène pour les arts, la littérature et l'éducation, se basant sur l’Encyclopédie de Diderot et d'Alembert. Elle réussit à convaincre le mathématicien Leonhard Euler de revenir de Berlin. Voltaire, qui entretient une relation épistolaire avec l’impératrice, est un fervent défenseur de celle-ci en France. En raison de l’intérêt qu’elle porte aux réflexions des philosophes, il voit en elle un monarque éclairé et ouvert d’esprit comme devrait l’être celui de France. Mais, réaliste, il ne vint jamais en Russie. Les autres correspondants de l'impératrice sont Melchior Grimm et Diderot. Melchior Grimm, correspondant de Catherine II avec plus de 430 lettres, est aussi bien un correspondant philosophique qu’un grand confident pour elle. En France, il lui sert d’intermédiaire dans ses achats d’œuvres d’art, de livres, mais aussi de moyens de propagande en France. Il est un fervent défenseur de la Russie en France et est entretenu par Catherine.

Quant à Diderot, elle lui rachète sa bibliothèque en 1765, la laissant à sa disposition à vie, et lui verse une pension substantielle. Il voyage auprès de Catherine II pendant 5 mois en 1773. Il s’entretient avec elle pendant de longues heures. Bien que ses idées ne soient pas toujours applicables en Russie, elle le questionne longuement sur ses conceptions. Il écrit à son intention des textes où il répond aux interrogations de l‘impératrice. À la fin de sa vie, ces relations seront moins chaleureuses (il a émis quelques avis négatifs sur la Russie) mais continuent toutefois. Elle achète aussi la bibliothèque de Voltaire en 1778.

Quand Alexandre Radichtchev publie son Voyage de Pétersbourg à Moscou en 1790, présentant les conditions de vie déplorable des serfs, elle dénonce ses propos et poursuit son auteur. Radichtchev est condamné à mort, puis une fois sa peine commuée, exilé en Sibérie. La Révolution française a éclaté et il n'est plus question pour l'impératrice de laisser les pernicieuses idées françaises envahir la Russie. Tous les empereurs russes seront désormais confrontés à ce dilemme : ouvrir la Russie à l'Occident sans perdre la « russité » et introduire des idées subversives qui menacent l'autocratie russe.

Par l'entremise de l'ambassadeur de France, le comte de Ségur, elle fait venir de Paris de nombreuses troupes de théâtre et d'opéra, dont celle de Floridor, quie joue notamment dans son théâtre de l'Ermitage.

Catherine est aussi écrivain. Elle compose tout d’abord le Nakaz ou Grande Instruction, qui présente ses vues sur la politique de la Russie, puis L’Antidote, œuvre où elle répond, en quelque sorte, au Voyage en Sibérie, critique virulente de la Russie écrite en 1768 par l’abbé Chappe d’Auteroche. Vinrent ensuite ses Mémoires, une suite de notes et de justifications sur sa politique et sa vie en général, une des sources principales de la connaissance de Catherine.

C’est une femme de lettres, passionnée d’histoire et de philosophie. Le sujet qu’elle aborde le plus, durant ses longs entretiens avec les philosophes français, est celui de l’éducation, problème majeur de la Russie, cause de sa non-intégration première à l’Europe. C’est donc poussée par les idées des Lumières qu’elle réforme l’éducation.

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Pendant ses trente-quatre années de règne, une formidable politique d'acquisition lui a permis de rassembler près de quatre mille tableaux qui forment au musée de l'Ermitage, une galerie de peintures les plus admirée d'Europe.  

Elle se pose en véritable fondatrice de l'Académie des trois arts nobles, en lui octroyant des privilèges et un règlement en novembre 1764.

Par ses commandes importantes de services de table, elle favorise le développement de la Manufacture impériale de porcelaines.

Vie privée 

Elle n'a guère d'affection pour son fils, Paul, qu'elle n'a pas élevé, et lui préférera plus tard ses petits-fils. Il lui succéde sous le nom de Paul Ier de Russie. Les relations de Catherine avec son fils furent toujours froides et emplies de méfiance. Paul considère sa mère comme la grande responsable de la mort de son père Pierre, auquel il voue un véritable culte. Catherine sait par ailleurs que son fils pourrait être utilisé contre elle afin de la renverser. Pour finir, Paul perçoit d’un mauvais œil l’attitude de sa mère envers ses favoris et les largesses qui leur sont accordées. Après l'avoir marié en 1776 à une jeune princesse du Wurtemberg, elle leur enlève leurs enfants, ainsi que l'impératrice Élisabeth l'avait fait pour elle. Cela provoquera une profonde inimitié du couple envers Catherine.

Catherine est connue pour son appétit sexuel et ses nombreux amants. Le premier de son règne est Grigori Orlov, cette relation dure dix ans (1762-1772). Orlov joue un grand rôle dans sa vie, sentimental et politique. De Grigori Orlov, Catherine II a deux enfants naturels nés en secret : une fille Nathalie, née en 1758, adoptée par la famille Alexeev et un fils, Alexeï, adopté par les Bobrinski. Paul craint que l'un d’entre eux ne devienne un obstacle à sa accession au trône. Mais Catherine n'a jamais remis en question la succession de son fils légitime. La liaison avec Orlov se termine en 1772 quand on rapporte à Catherine toutes les infidélités de son favori.

Dans une période de transition, elle a pour amant, Vassiltchikov, un jeune noble qui n’a comme simple attrait que sa beauté. L’impératrice s’en lasse vite. La relation qui suit est celle avec Grigori Potemkine, un officier de la Garde. Homme exubérant aimant les plaisirs de la table autant que ceux de la chair, il n’en est pas moins un grand intellectuel qui sait plaire à Catherine par ses folies, sa conversation, son humour et sa détermination. Ce favori est sûrement celui qui a reçu le plus de Catherine. Elle le couvre d’honneurs, médailles, récompenses, terres, richesses et pouvoirs. Mais jamais Catherine n’aura à le regretter : fervent serviteur de la Russie, il sera toujours un conseiller et un homme politique de premier plan. On dit qu'ils auraient contracté un mariage secret.

C’est Potemkine lui-même qui s’éloigne du lit de Catherine. Mais il restera toujours présent dans le cœur de l’impératrice en tant qu’ami et dans sa politique en tant que conseiller. C’est lui qui s’occupera à l’avenir de fournir des amants à l’impératrice. Potemkine établit des règles pour devenir le nouveau favori de l'impératrice : un médecin vérifie la bonne santé du prétendant, une proche de Catherine examine sa culture et valide ses performances sexuelles, telles la comtesse Praskovya Bruce puis Anna Protassova qui font office d'« essayeuse » ou d'« éprouveuse » !

À Potemkine succèdent donc de nombreux amants tous jeunes et beaux : Pierre Zavadoski de vingt ans son cadet, l’officier Simon Zoritch écarté par Zimski Kosakov, âgé de vingt ans, puis Lanskoï qui meurt quatre ans après le début de leurs relations, (d’un abus d’aphrodisiaque dit la rumeur). Le dernier de cette longue liste est Platon Zoubov qui sera à ses côtés à sa mort. L’attitude de Catherine envers ses amants est toujours la même : chaque homme reçoit pendant et après ses « services » des honneurs, des propriétés, des milliers de serfs, des cadeaux … Son attitude scandaleuse lui vaut une réputation de débauchée (les historiens sont divisés sur l'existence de la Chambre des Plaisirs, cabinet érotique secret que l'impératrice aurait fait aménager dans son palais de Tsarskoïe Selo, constitué de plusieurs pièces et objets érotiques : peintures, meubles, lustres, etc.). Dans cette vie tumultueuse, elle sait pourtant faire la part entre les hommes et le pouvoir. Jamais elle ne leur accordera une parcelle de pouvoir qui aurait pu diminuer le sien.    
 
Mort 

Le 17 novembre (6 novembre) 1796 au matin, Catherine II s'effondre dans sa garde-robe. On l'étend sur un matelas où elle agonise pendant des heures, à même le sol. Elle s'éteint à 67 ans, après avoir régné plus de trente ans sur la Russie.

L'impératrice avait finalement prévu de déshériter son fils au profit de son petit-fils Alexandre, mais Paul fouille le bureau de sa mère, met la main sur son testament et le brûle. Devenu empereur, il décide d'ouvrir le tombeau de son père Pierre III, de couronner son squelette et d'enterrer ses parents côte à côte dans la cathédrale Pierre-et-Paul, à Saint-Pétersbourg... 

 

Posté par GirlyMamie à 09:15 - - Commentaires [7] - Permalien [#]
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